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Martin Lings - Sur la pérennité de la langue arabe

 

[...] La première fois que les Arabes apparurent dans l’histoire, c’était une race de poètes dont la langue était composée d’une grande variété de formes métriques, leur conversation quotidienne constituant presque leur seule prose. Ils possédaient une écriture quelque peu rudimentaire, que seuls quelques-uns d’entre eux connaissaient, mais ils préféraient en tout cas transmettre leurs poèmes de manière vivante, par la voie orale, si bien qu’avant la venue de l’Islam, ils étaient sans doute le plus illettré de tous les peuples sémites. Cela explique sans doute, du moins en partie, pourquoi leur langue s’est si remarquablement bien conservée : bien que l’examen linguistique montre qu’il est une dégradation d’une langue encore plus archaïque, c’est-à-dire encore plus complexe et plus riche en sonorités, l’arabe était encore, 600 après J.-C., plus archaïque dans sa forme et donc plus proche de la « langue de Sem » que l’hébreu parlé par Moïse près de 2000 ans auparavant. Ce fut l’Islam, ou plus particulièrement la nécessité de consigner chaque syllabe du Coran avec une parfaite exactitude, qui contraignit les Arabes du VIIe siècle à apprendre à lire et à écrire ; mais, dans le même temps, le Coran imposa sa propre langue archaïque comme modèle, et du fait qu’il doit être appris par coeur et récité aussi souvent que possible, l’effet préjudiciable de l’alphabétisation a été neutralisé par la perpétuelle présence de l’arabe coranique dans le langage. Une science spéciale fut rapidement élaborée afin de noter et préserver l’exacte prononciation ; la dégradation de la langue fut également mise en échec par les efforts soutenus des musulmans au cours des siècles, qui s’astreignaient à parler sur le modèle de leur Prophète.

 

La conséquence de tout cela est que sa langue est encore vivante aujourd’hui. Des dialectes se sont inévitablement formés dans le cours du temps par l’omission de syllabes, la fusion de deux sons différents en un seul, et par d’autres simplifications ; et ces dialectes, qui varient d’un pays arabe à un autre, sont employés normalement dans la conversation. Mais la moindre occasion entraîne immédiatement le retour à la majesté et à la sonorité non diminuées de l’arabe classique auquel on revient parfois spontanément, dans la conversation également, quand on sent qu’on a quelque chose de réellement important à dire. D’un autre côté, le petit nombre qui, par principe, refuse absolument de parler la langue courante est susceptible de se trouver placé devant un dilemme : soit il doit s’abstenir totalement de prendre part à une « conversation ordinaire », soit il doit courir le risque de produire un effet incongru, semblable à des gamins de la rue se déguisant en rois. Le bavardage futile, c’est-à-dire l’expression rapide de pensées irréfléchies, a dû être quelque chose de relativement inconnu par le passé, car c’est une chose à laquelle les langues anciennes ne se prêtent pas ; si les hommes pensaient avec plus d’aisance et s’appliquaient plus à composer leurs pensées, ils s’appliquaient certainement plus aussi à les exprimer. C’est la même chose pour le sanscrit que pour l’arabe ; chacun, avec sa merveilleuse variété de sons consonantiques, nous amène à cette seule conclusion : il y a très longtemps, les organes humains de l’ouïe et de l’articulation étaient bien plus fins et délicats qu’aujourd’hui ; et cela est aussi pleinement confirmé par une étude de la musique ancienne toute empreinte de subtilité rythmique et mélodique (14).

 

(14) Voir, par exemple, Alain Daniélou, Introduction to the Study of Musical Scales, Royal India and Pakistan Society, Londres, 1943.

 

[Martin Lings – Croyances anciennes et superstitions modernes, éd. Pardès 1988, chapitre premier.]

 

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