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Photo : Algérie, fête de l'Aïd El-Kebir.

Photo : Algérie, fête de l'Aïd El-Kebir.

Récemment, j'ai eu l'occasion de parler avec un des plus éminents représentants de la culture islamique dans l'ancienne ville de Fès. Gardien fidèle du savoir traditionnel, versé à la fois dans les sciences de l'extérieur (az-zâhir) et de l'intérieur (al-bâtin), aristocrate par naissance et par esprit, digne et presque majestueux dans son burnous blanc, il ne ménageait pas ses mots pour me dire ce qu'il pensait de la mentalité de ses contemporains : « Il est certain qu'il existe encore des hommes pieux, des vrais contemplatifs et même des saints, car selon une parole du Prophète il y aura toujours, dans sa communauté, un noyau d'hommes qui sont dans la Vérité. Mais quant à ce qu'on appelle la culture islamique, je te dis franchement qu'il n'y en a plus en ce pays. » Il exagérait car son existence même prouvait le contraire. « Et d'où vient cette carence ? lui demandai-je. – Les avions ont subjugué nos intelligences », me dit-il en souriant.

Il visait juste ; mais cette capitulation des cultures traditionnelles devant la technologie moderne n'est pas un phénomène limité au monde de l'Islam ; il est général ; il se produit notamment en pays chrétien, où il corrode la religion même. Chaque jour nous assistons à quelque compromis, quelque concession faite par des dignitaires d'église à une plus grande « ouverture » sur le monde moderne dans ce qu'il a d'essentiellement agnostique et de pratiquement antireligieux. La science qui a engendré la machine jouit d'un prestige si extraordinaire que beaucoup sont tentés de lui donner raison même en des domaines ou elle est parfaitement incompétente. C'est comme si elle avait accaparé toute pensée objective dont l'homme d'aujourd'hui est capable, ne laissant à l'autre camp – celui de la religion – que l'argument de sa propre conviction subjective. Ainsi du moins apparaissent les choses à la surface de l'humanité actuelle et abstraction faite de ces noyaux de science spirituelle auxquels faisait allusion mon interlocuteur. Il se peut que le monde européen – et nous entendons ce terme au sens large, en y comprenant aussi les Américains de race blanche – habitué qu'il est à séparer religion et vie courante, soit relativement insensible au drame – à la tragédie – qui se déroule dans les pays à culture traditionnelle, et notamment dans le monde islamique, où la religion n'a jamais été considérée comme une « affaire privée » et où l'on n'avait jamais admis de scission entre un domaine « sacré » et un domaine « profane » de la vie humaine. Le monde que l'Islam avait bâti était un cosmos parfaitement homogène, où la moindre activité humaine se rattachait aux modèles prophétiques qui, eux, traduisent concrètement le tawhid, la « conscience de l'Unité divine ». Cet ordre spirituellement transparent de la vie sociale et individuelle a été gravement menacé sinon effectivement détruit par l'irruption du monde européen moderne, dont les diverses innovations, même lorsqu'elles paraissent anodines et spirituellement neutres, comportent souvent des aspects fatalement antireligieux, comme par exemple la propagation du vêtement européen, qui semble fait tout exprès pour entraver les gestes de la prière canonique. Pure et simple coïncidence, insinueront certains ; autant dire que la dignité et la beauté du costume traditionnel ne sont dues qu'au hasard.

Pour faire face aux exigences du monde moderne, l'instruction scolaire est occidentalisée. C'est créer une nouvelle mentalité, qui n'a plus que des liens très précaires avec l'héritage traditionnel, dont l'expression souvent concise et symbolique apparaît dès lors comme étrangement « archaïque » et dont la richesse interne, embrassant le corps, l'âme et l'esprit, est tout simplement ignorée.

Est-ce cette ignorance, couvée et éclose dans le sein même d'un monde en soi traditionnel – car encore le muezzin annonce les heures de la prière du minaret, encore tout le peuple jeûne pendant le mois du Ramadan, et encore les versets du Coran sont prononcés à toute occasion et en tout lieu, – est-ce cette ignorance du dedans qui va rejoindre celle du dehors pour faire écrouler la « maison » de l'Islam (darulislam) » ; ou se produira-t-il le contraire, à savoir un réveil à partir de son noyau pérenne, de la science sacrée de l'Islam, réveil corroboré et comme amplifié par une entente entre les élites spirituelles de toutes les vraies religions ? Car les divergences entre ces religions, si elles sont effectives, ne sont pas inséparables pour ceux qui voient les réalités spirituelles « de l'intérieur » : pour retrouver le centre d'un cercle étant ici le monde ou l'âme humaine – on peut lui inscrire n'importe quelle figure régulière, un triangle équilatéral, un carré, un hexagone, etc., puis construire, sur les côtés de cette figure, les perpendiculaires qui coïncideront au point recherché. Pareillement, chaque religion représente une certaine « économie » spirituelle, qui se suffit à elle-même ; c'est-à-dire qu'elle suffit pour retrouver à partir d'elle le centre divin de toutes choses. Un triangle n'est pas un carré, et un hexagone n'est pas un octogone ; cependant chacune de ces figures est en quelque sorte une image du centre.[...]

 

[Islam, perspectives et réalités, préface]

Tag(s) : #Titus Burckhardt