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Michel VÂLSAN - Le Triangle de l'Androgyne et le Monosyllabe « OM ». I

A la fin de notre article intitulé Un symbole idéographique de l'Homme Universel (Données d'une correspondance avec René Guénon) nous prévoyions une suite plus spécialement destinée à rendre compte de la présence du vocable védique Awm (= Om) au sein du contexte arabe donné par la figure qui représente les proportions symboliques entre Adam et Eve dans la constitution de l'Androgyne primordial (1). Nous reproduisons ici de nouveau le dessin donné alors et le doublons en l'occurrence d'une transcription en lettres latines pour en faciliter la consultation. Nous précisons en même temps les transcriptions littérales tout en observant que, sur les deux dessins, la lecture doit se faire dans le sens de l'écriture arabe, c'est-à-dire de droite à gauche.

 

1. Complémentarisme de symboles idéographiques.

 

En fait il s'agira maintenant de dégager plutôt le sens de la présence des trois lettres arabes qui correspondent aux trois mâtrâs ou éléments constitutifs du monosyllabe Om, car l'arabe, comme toutes les langues sémitiques entre autres, ne comporte pas, tout au moins explicitement, ce même vocable invocatoire, et possède en échange, avec un emploi sacré plus ou moins comparable, le vocable Amin (= amen), équivalence sur laquelle nous reviendrons d'ailleurs plus tard.

 

(1) Voir Etudes Traditionnelles de mars-avril 1961 (avec l’erratum indiqué page 304 du n° de nov.-déc. 1961, pour la figure 3). Repris comme Annexe III des Symboles fondamentaux de la Science sacrée (1962).

 

FIG-1.JPG

 

Les trois lettres arabes alif, wâw et mîm en tant qu'éléments d'un groupe ternaire déterminé et situé dans le cadre symbolique de notre schéma de l'Homme Universel, peuvent être interprétées ainsi : l’alif, qui est un symbole de l'unité et du principe premier, représente naturellement Allâh, dont le nom a, d'ailleurs, comme lettre initiale un alif ; à l'opposé, la dernière des trois lettres, le mîm désigne l'Envoyé d'Allah, Mohammad, dont le nom débute par cette lettre (2). L'initiale et la finale de cet Awm, correspondent ainsi aux deux Attestations (ach-Cha-hâdatân) de l'Islam : celle concernant Allâh comme dieu unique et celle de la mission divine du Prophète Mohammad. Entre ces deux termes extrêmes, le wâw fait jonction (waçl), cette lettre étant du reste la copule « et » (wa) (4); en même temps, métonymiquement le wâw est la Wahdah, l'Unité essentielle entre le Principe pur et la Réalité Mohammadienne (5).

 

(2) [= 1 de la figure] Pour ce qui est de la transcription latine d’Aum, on peut remarquer que  le tracé du dessin triangulaire lui-même peut se décomposer en A V M, tout comme le symbole  FIG 2relevé chez les Carmes de Loudun et étudié par René Guénon dans Le Roi du Monde (ch. II et IV).

(3) Le mîm, indépendamment de la place qu'il occupe dans un schéma comme celui étudié ici, est un symbole de Mohammad en même temps que d'Adam. Voici à ce propos un passage d'Ibn Arabî : « Le mîm (pris avec son nom composé de m + y + m = mîm + + mîm) revient à Adam et à Mohammad — que sur les deux soient la grâce unifiante et la paix ! Le entre les deux mîm est le moyen de leur liaison car le est une lettre « faible » ou « causale » (harfu illatin). Au moyen de celle-ci Mohammad (ou l'un des deux mîm) exerce sur Adam (ou l'autre mîm) une action spirituelle, et c'est de cette action que dérive la spiritualité d’Adam ainsi que celle de tout être de l'univers ; cela est conforme au hadith du Prophète disant : « J'étais prophète alors qu'Adam n'était encore qu'entre l'eau et l'argile ». De son côté Adam exerce sur Mohammad, par cette même lettre intermédiaire une action corporelle dont dérive du reste la corporéité de tout homme existant dans le monde, inclusivement celle de Mohammad. » (Le Livre du Mîm, du Wâw et du Nûn, éd. Haydé-rabad 1948).

(4) Dans l'économie de la révélation prophétique ce rôle est celui de l'Ange Gabriel. On sait que selon les commentaires concernant les « lettres isolées » placées en tête de certaines sourates du Coran, l'Ange correspond à la lettre lâm du groupe Alif-Lâm-Mîm, ternaire représentant alors hiérogrammatiquement Allah-Jibrâil-Mohammad. Cf. Les Interprétations ésotériques du Coran ; E.T., nov.-déc. 1963, p. 263. On peut dire aussi qu'en regard de la fonction conjonctive du wâw, le lâm, comme préposition « à » ou « pour », exprime l'attribution et la finalité, ce qui, dans un sens, dispose Allâh à une théophanie intégrale en Mohammad, et, dans le sens inverse, rapporte toute la réalité et la fonction mohammadienne à Allâh.

(5) Au même point de vue le wâw est considéré aussi comme « lettre de l'amour » (harfu-l-wadd), et il est employé comme tel dans les opérations basées sur les vertus des lettres. Le mot wadd (qui n'a que deux lettres dont la dernière est seulement prononcée avec « renforcement », ce qu'on transcrit par un redoublement) se trouve d'ailleurs dans notre dessin, si on rattache au wâw le dâl de l’angle de droite. Cette dernière lettre est elle-même considérée dans le même ordre d'idées comme « lettre de la permanence ou de la Constance » (harfu-d-dawâm), ce qui lui assure d'ailleurs une spéciale application au wadd.

 

En interprétant la relation idéographique entre les trois lettres dans une perspective théophanique on peut dire que le Verbe, qui se tient à l'état principiel dans l’alif, se développe en tant qu'Esprit Saint dans le mouvement spiral du wâw pour s'enrouler finalement dans la forme totalisante et occultante du mîm mohammadien; ainsi la Réalité Mohammadienne constitue le mystère du Verbe suprême et universel, car elle est en même temps la Théophanie intégrale (de l'Essence, des Attributs et des Actes) et son occultation sous le voile de la Servitude absolue et totale (6). C'est pourquoi le Prophète disait : « Celui qui me voit, voit la Vérité elle-même » (man raânî faqad raâ-l-Haqq). La suite présentée par ces trois lettres peut être regardée comme constituant le cycle complet du Souffle universel : en termes hindous, Brahma en tant que Prâna (7).

 

Il est à remarquer que ce symbolisme de totalité propre au groupe des trois lettres arabes alif-wâw-mîm coïncide exactement avec celui du monosyllabe hindou selon la Mândûkya Upanishad (shruti 1) : « Om, cette syllabe (akshara) est tout ce qui est ! » (8). En outre, l’alif et le mîm peuvent être envisagés dans la perspective du cycle des manifestations prophétiques. Ces lettres, qui sont aussi l'initiale et la finale du nom d'Adam, représentent alors, respectivement, Adam lui-même en tant que détenteur primordial de la Science divine des noms (Ilmu-l-asmâ') et Mohammad en tant que Sceau des Prophètes reçoit les Paroles Synthétiques (Jawâmi'u-l-Kalim) et est chargé de « parfaire les nobles mœurs » (tatmîmu Makârimi-l-Akhlâq) (9).

 

(6) Id. pp. 264-265. — Cet acte simultané de théophanie et d'occultation servitoriale est énoncé par l'écriture chrétienne dans le cas de Jésus (qui cependant avait eu à manifester très spécialement les attributs de la Seigneurie, en arabe ar-Rubû-biyyah) : « Bien qu'il fut dans la Forme (Morphe = Çûrah) de Dieu, il ne s'est pas jugé avidement égal à Dieu, mais il s'est vidé lui-même en prenant la forme d'esclave, en se rendant semblable aux hommes, etc. » (Phil. II, 6-9).

(7) Notons aussi que, dans ces conditions, il n'y a rien d'étonnant qu'un mot arabe composé de ces trois lettres disposées dans l'ordre dont il est question ait un sens approchant, de « souffle » par exemple. Effectivement un mot arabe awm existe dans le sens très proche de « souffle fort », « respiration d'homme altéré de soif », mais sans aucune acception technique et, surtout, loin de toute fonction comparable à celle du monosyllabe védique Om. Si nous en faisons cette mention cependant, c'est simplement pour faire constater que les vertus symboliques des lettres constitutives subsistent à la base et le cas échéant peuvent se manifester. Tel est précisément le cas de ce mot en tant que mot arabe paraissant dans la disposition graphique que nous étudions et occupant une place qui ne s'éclaire cependant que par référence au monosyllabe correspondant sanscrit.

A propos du Souffle universel nous aurions pu faire état ici de la doctrine spéciale islamique du Nafasu-r-Rahmân, le Souffle du Tout-Miséricordieux, producteur des êtres dans l’ordre cosmique et des lettres dans l'ordre vocal humain. Mais certaines particularités de cette doctrine nous entraineraient dans des développements que nous ne pouvons pas introduire ici même.

(8) Une curieuse coïncidence fait que le groupe des lettres isolées en tête de la sourate de la Génisse, rappelé dans une note précédente, est interprété lui aussi dans ce sens par Al-Qâchânî : ...Alîf-Lâm-Mîm constituent le symbole par lequel Dieu a désigné tout ce qui est, etc. (ibid., p. 263).

(9) Dans cette perspective la lettre dâl du schéma triangulaire est pourvue d'une signification exceptionnelle. Parmi les prophètes elle désigne Dâwûd (David) dont elle est l'initiale; or, ce prophète-roi, ainsi que le remarque Ibn Arabî (Futûhât, ch. 515) est dans une position très spéciale entre Adam et Muhammad sous le rapport des lettres constitutives : des 3 lettres du nom d'Adam (alif-dâl-mîm), 2 figurent dans celui de Dâwûd (composé de 5 lettres : dâl-alif-wâw-wâw-dâl, mais il s'écrit aussi avec un seul wâw) et 2 également dans celui de Muhammad (composé de 4 lettres : mîm-hâ-mim « renforcé » -dâl). Cela nous écarte quelque peu de notre objectif principal, mais puisque l'occasion est assez rare nous évoquerons une tradition opportune à cet endroit : Adam ayant obtenu d'Allâh de voir dans les germes, ses descendants, remarqua parmi les lumières prophétiques celle de Dâwûd et trouva cependant trop courte la vie qui lui était assignée. Il décida de lui céder de sa propre vie une soixantaine d'années, mais, lorsque le terme de sa vie raccourcie ainsi arriva, Adam revint sur son don et se disputa avec l'Ange de la Mort. Allâh, est-il dit, prolongea quand même la vie de Dâwûd, mais sans réduire cependant celle d'Adam.

Ibn Arabî (Futûhât, loc. cit.) dit au sujet de cette tradition : « La soixantaine d'années offerte à Dâwûd correspond à la durée de la vie de Mohammad, et lorsque la vie d'Adam (qualifiée dans ses phases successives par les lettres de son nom) arriva au mîm de son propre nom, Adam perçut la Forme de Mohammad dans le mîm et revint sur le don fait à Dâwûd (A remarquer que le mîm est aussi la lettre de la mort, mawt, ce qui établit un rapport très curieux avec le recul susmentionné devant l'Ange de la Mort). Adam agit ainsi du fait que, dans le déroulement de sa vie, il se trouvait alors éloigné de la vision de l’alif et du dâl (qui figurent aussi dans le nom de Dâwûd). Mais en retirant ainsi son don à Dâwûd il passa sous le Drapeau de Muhammad (ce qui est une allusion au hadith du Prophète : « Adam et ceux qui viennent après lui sont sous mon Drapeau »).

 

Ainsi, il est entendu que le rôle de cet Aum arabe est d'ordre simplement idéographique, et c'est sous ce rapport que nous ferons encore quelques remarques.

Dans notre figure, les lettres arabes correspondant aux caractères A. U, M, se succèdent dans un ordre descendant, ce qui correspond à la hiérarchie des vérités qu'elles symbolisent, alors que dans la symbolique hindoue l'ordre des mâtrâs d'Om est ascendant (10).

Cet ordre inverse des mâtrâs s'explique par leur disposition selon l'ordre de résorption du son, qui commence à partir de l'état de manifestation complète dans le domaine sensible, s'élève par un mouvement d'involution intérieure dans le domaine subtil, et rentre, par une extinction totale, dans le non-manifesté (11).

 

(10) Cf. René Guénon, L'Homme et son devenir selon le Vêdânta, ch. XVII° des deux premières éditions, XVI° à partir de la troisième ; Le Roi du Monde, ch. IV.

(11) Quant aux lettres latines A, V, M, en lesquelles peut s'analyser le tracé du schéma de l'Androgyne, ainsi que sous l'avons signalé dans une note précédente, elles correspondent d’une certaine façon avec l'ordre descendant des lettres arabes alif, wâw, mîm : le A qui seul comporte le sommet de la figure correspond à l'alif, le V qui touche en haut les deux côtés do la barre médiane et seulement une fois la base, correspond au wâw inscrit au niveau médian, enfin le M, qui s'appuie sur la base de la figure la touchant en trois points alors qu'il n'atteint qu'en deux points la barre médiane, correspond au mîm placé au niveau de base.

 

FIG-3.JPG

 

Cependant les mâtrâs du monosyllabe sacré ont aussi une représentation écrite. Or, sous ce rapport, tant du côté arabe que du côté sanscrit, les éléments géométriques correspondant aux caractères de la transcription semblent être les mêmes ; une ligne droite pour le caractère A, un élément courbe ou spiraloïde pour le caractère U, et un point pour le caractère M. Il faudrait, dans ce cas, rendre compte, sous le rapport idéographique, de l'inversion résultée, tout au moins apparemment, dans l'ordre des caractères respectifs. A cet égard, pour ce qui est du côté sanscrit, nous aurons recours aux précisions que donna René Guénon dans L'Homme et son devenir selon le Vêdânta, quand il eut à traiter, pour la première fois d'une façon spéciale du monosyllabe sacré hindou, et cela d'autant plus qu'on ne trouve nulle part ailleurs, en dehors de ses écrits, l'indication d'un symbolisme géométrique des mâtrâs d'Om : « ...les formes géométriques qui correspondent respectivement aux trois mâtrâs sont une ligne droite, une demi-circonférence (ou plutôt un élément de spirale) et un point : la première symbolise le déploiement complet de la manifestation ; la seconde, un état d'enveloppement relatif par rapport à ce déploiement, mais cependant encore développé ou manifesté ; la troisième, l'état informel et « sans dimensions »  ou conditions  limitatives spéciales, c'est-a-dire non-manifesté. On remarquera aussi que le point est le principe primordial de toutes les figures géométriques, comme le non-manifesté l'est de sous les états de manifestation, et qu'il est, dans son ordre, l'unité vraie et indivisible, ce qui en fait un symbole naturel de l'Être pur » (12).

 

Nous avons cité in extenso ce texte de Guenon parce qu'il contient en même temps que les correspondances dont nous parlons, une indication du sens particulier dans lequel celles-ci doivent être entendues quand il s'agit du côté sanscrit. Nous savons ainsi que la droite dont il s'agit symbolise « le déploiement complet de la manifestation » ; or si ce sens doit se trouver dans le caractère A de la transcription hindoue à laquelle se rapporte, sans autre précision, Guénon, il n’est cependant pas possible de le trouver dans la verticale de l'alif arabe ; celui-ci, pour nous servir ici de termes que Guénon lui-même a employés dans une autre circonstance, par sa forme correspond au « amr, affirmation de l'Être pur et formulation première de la Volonté suprême » (13), ce qui lui reconnaît un symbolisme principiel et axial. Au contraire, l'idée de « déploiement complet de la manifestation » renvoie à une figuration opposée a celle du trait vertical, laquelle devant être ici toujours rectiligne, ne pourra être qu'horizontale.

Mais comme les formes ordinaires ou même plus spéciales de transcription de l'akshara en devanâgarî ne laissent pas voir, tout au moins du premier regard, tous ces éléments géométriques de base (14), nous pensons que René Guénon avait en vue une forme hiéroglyphique particulière du monosyllabe Om, de caractère plus simple et plus primordial, faits pour correspondre graphiquement aux propriétés phonétiques du vocable.

En tout cas, nous retrouvons dans son œuvre des indications encore plus précises dans le même sens, lorsqu'il parle du symbolisme de la conque.

 

(12) Ibid.

(13) Er-Rûh, E.T. août-sept. 1938, p.288. (Chapitre V des Aperçus Sur l’ésotérisme islamique et le Taoïsme.)

(14) La forme hiéroglyphique connue comme spécialement réservée à Om est celle-ci aum.jpg. Les autres transcriptions courantes de ce vocable, plus caractéristiques du syllabisme de la devanâgarî, sont les suivantes (où la grande barre horizontale n’est pas un élément littéral mais un simple support de l'écriture, la « potence » sur laquelle on suspend tous les caractères) : FIG-5.JPG

Nous rappelons a cet égard tout d'abord que « pendant le cataclysme qui sépare ce Manvantara du précédent, le Vêda était renfermé à l'état d'enveloppement dans la conque (shankha), qui est un des principaux attributs de Vishnu. C'est que la conque est regardée comme contenant le son primordial et impérissable (akshara), c'est-à-dire le monosyllabe Om, qui est par excellence le nom du Verbe manifesté dans les trois mondes, en même temps qu'il est, par une autre correspondance de ces trois éléments ou mâtrâs, l'essence du triple Vêda. D'ailleurs, ces trois éléments, ramenés à leurs formes géométriques essentielles et disposés graphiquement d'une certaine façon, forment le schéma même de la conque ; et, par une concordance assez singulière, il se trouve que ce schéma est également celui de l'oreille humaine, l'organe de l'audition, qui doit effectivement, pour être apte à la perception du son, avoir une disposition conforme a la nature de celui-ci. Tout ceci touche visiblement a quelques-uns des plus profonds mystères de la cosmologie ... » (15) Maintenant on comprendra mieux ce que l’auteur veut dire dans le passage suivant : « Le schéma de la conque peut d’ailleurs être complété comme étant celui de l’akshara lui-même, la ligne droite (a) recouvrant et fermant la conque (u) qui contient en son intérieur le point (m), ou le principe essentiel des êtres ; la ligne droite représente alors en même temps par son sens horizontal, la « surface des Eaux », c’est-à-dire le milieu substantiel dans lequel se produira le développement des germes (représenté dans le symbolisme oriental par l’épanouissement de la fleur de lotus) après la période d’obscuration intermédiaire (sandhyâ) entre deux cycles. On aura alors, en poursuivant la même représentation schématique, une figure que l’on pourra décrire comme le retournement de la conque, s’ouvrant pour laisser échapper les germes, suivant la ligne droite orientée maintenant dans le sens vertical descendant, qui est celui du développement de la manifestation à partir de son principe non manifesté ». Ici une note précise : « Cette nouvelle figure est celle qui est donnée dans l’Archéomètre pour la lettre FIG-6.JPG  zodiacale du Cancer » (16).

 

(15) Symboles fondamentaux de la Science sacrée, ch. XXII : Quelques aspects du Symbolisme du poisson, pp. 169-170.

(16) Op. cit. ch. XIX : L’hiéroglyphe du Cancer.

 

Or la figure indiquée ainsi est plus exactement celle de la lettre correspondante dans l’alphabet vattan, à savoir FIG-7.JPG ; en la rétablissant dans la position de la conque avant son « retournement » et son « ouverture », alors qu’elle contenait donc le germe, cette figure doit être FIG-8.JPG . Dans cette position, qui peut être considérée comme normale, la ligne droite est horizontale. Cependant l’ordre de succession des éléments est nouveau ; mais l’auteur nous avait averti que pour obtenir le schéma de la conque, les trois éléments (ou mâtrâs) étaient non seulement « ramenés à leurs formes géométriques essentielles », mais aussi « disposés graphiquement d’une certaine façon », et c’est certainement cette disposition, spéciale et non pas ordinaire, qui explique les changements constatables ici dans l’ordre de succession des éléments de base (17).

 

(17) Malgré notre enquête directe ou indirecte, nous n’avons pu trouver nulle part une indication de l’existence d’un tracé d’Om ressemblant au dessin que nous avons reconstitué ainsi. Mais par un curieux concours d’événements, bien significatif du reste en l’occurrence, nous avons pu tenir un renseignement provenant indirectement de Guénon lui-même, et qui vérifie suffisamment la conclusion de nos déductions symboliques. M. Martin Lings, qui avait fréquenté René Guénon pendant de longues années au Caire a appris de lui, fin 1939 (et ceci à propos du fait que Guénon portait à sa main droite une bague gravée du monosyllabe sacré, mais dans une des formes connues, celle indiquée par nous en premier lieu dans une note précédente comme spécialement réservée à Om) que « l’hiéroglyphe plutôt géométrique du monosyllabe, celui dont il parle assez souvent dans ses œuvres est le suivant FIG-9.JPG  ». On peut ajouter que cette configuration d’Om apparaît comme spécialement faite pour rattacher le monosyllabe au symbolisme de la « conque de Vishnu », et que, en la retournant, on a les signes des mâtrâs, somme toute, dans leur ordre normal ascendant, car le point est de toute façon le terme final de la spirale. D’autre part, il est opportun de rappeler que, d’après Saint-Yves d’Alveydre, qui avait reçu de Brahmanes et publié en Occident l’alphabet vattan, celui-ci s’écrit ordinairement de bas en haut (il s’écrit aussi de gauche à droite, c’est-à-dire à l’inverse de l’arabe).

 

Enfin, dans Le Roi du Monde, ch. IV, tout en expliquant que « le mot Om donne immédiatement la clef de la répartition hiérarchique des fonctions entre le Brahâtmâ et ses deux assesseurs », ternaire qui régit les « trois mondes », Guénon ajoute : « Pour nous servir encore d’un autre symbolisme, non moins rigoureusement exact, nous dirons que le Mahânga représente la base du triangle initiatique, et le Brahâtmâ son sommet ; entre les deux, le Mahâtmâ incarne en quelque sorte un principe médiateur (la vitalité cosmique, l’Anima Mundi des hermétistes), dont l’action se déploie dans l’« espace intermédiaire » ; et tout cela est figuré très clairement par les caractères correspondants de l’alphabet sacré que Saint-Yves appelle vattan et M. Ossendowski vatannan, ou, ce qui revient au même par les formes géométriques (ligne droite, spirale et point) auxquelles se ramènent essentiellement les trois mâtrâs ou éléments constitutifs du monosyllabe Om ». Certes, là encore ce n’est qu’une correspondance, mais elle est de la plus grande importance. La référence qui est faite cette fois-ci explicitement à l’écriture vattan permet de comprendre que les caractères respectifs dans cet alphabet solaire de 22 lettres sont au moins apparentés, sinon tout à fait identiques, à ceux impliqués plus spécialement dans le symbolisme des mâtrâs d’Om selon la Mândûkya Upanishad et dans le commentaire de René Guénon. Or, dans ledit alphabet, tel que nous le connaissons par l’Archéomètre de Saint-Yves, au caractère A correspond bien une droite horizontale, au U une spirale tournée vers le haut, enfin au M un petit point (placé sur une droite horizontale à la façon d’une perle sur un fil) (18).

 

(18) Au sujet de l’alphabet vattan, que l’on avait appelé encore watan, nous reproduisons un passage instructif tiré d’une étude très étendue sur l’Archéomètre qu’avait publiée « La Gnose » :

« Le plus important des alphabets que nous aurons à considérer ici pour le moment est l’alphabet watan. Cet alphabet, qui fut l’écriture primitive des Atlantes et de la race rouge, dont la tradition fut transmise à l’Égypte et à l’Inde après la catastrophe où disparut l’Atlantide, est la traduction exacte de l’alphabet astral. Il comprend trois lettres constitutives (correspondant aux trois personnes de la Trinité, ou aux trois premières Séphiroth, qui sont les trois premiers nombres d’où sont sortis tous les autres), sept planétaires et douze zodiacales, soit en tout vingt-deux caractères... C’est cet alphabet, dont Moïse avait eu connaissance dans les Temples d’Égypte, qui devint le premier alphabet hébraïque, mais qui se modifia ensuite au cours des siècles, pour se perdre complètement à la captivité de Babylone. L’alphabet primitif des Atlantes a été conservé dans l’Inde, et c’est par les Brahmes qu’il est venu jusqu’à nous ; quant à la langue atlante elle-même, elle avait dû se diviser en plusieurs dialectes, qui devinrent peut-être même avec le temps des langues indépendantes, et c’est l’une de ces langues qui passa en Égypte ; cette langue égyptienne fut l’origine de la langue hébraïque, d’après Fabre d’Olivet. » (N° de juillet-août 1910, p. 185).

Cette étude était signée T., pseudonyme de Marnès, rédacteur en chef de « La Gnose », mais naturellement elle avait bénéficié de l’assistance du directeur Palingénius (René Guénon) dont on reconnaît le style, aussi bien que les notions dans la plupart des notes. Nous avons d’ailleurs l’intention de reproduire prochainement, dans les Études Traditionnelles, l’intégralité du texte publié alors et auquel malheureusement il manque la partie finale (un dernier n° de mars 1912, contenant la fin de toutes les études en cours, et qui était déjà constitué, ne parut jamais). [Michel Vâlsan n’eut pas l’occasion de publier dans les E.T ce texte dont les Éditions de l’Œuvre préparent la réédition.]

 

En tout état de cause, maintenant, la ligne droite qui correspond à la mâtrâ A doit être considérée comme horizontale et alors elle se présente, pourrait-on dire, dans un rapport de complémentarisme avec la droite verticale de l’alif, au lieu d’une similitude. D’ailleurs, si on regarde bien, un pareil rapport est constatable également pour les deux autres formes géométriques en cause, l’élément spiraloïde et le « point » : en effet la spirale qui représente la mâtrâ U est involutive et ascendante, car elle est définie dans la Mândûkya Upanishad comme utkarsha « élévation » (19), tandis que celle du wâw arabe est évolutive et descendante (19 bis), enfin du côté sanscrit le point qui correspond à la mâtrâ M est un point proprement dit, « sans dimensions » (20), alors que du côté arabe le mîm est en réalité une boucle fermée ou un nœud fait par un enroulement, forme qui, théoriquement tout au moins, comporte un petit espace vide au milieu. On pourrait même préciser que les formes des caractères dans les deux séries, combinées entre elles, donnent les trois symboles fondamentaux suivants : la Croix, les deux serpents du Caducée et l’Œuf du Monde.

 

(19) Cf. René Guénon, L’Homme et son devenir selon le Vêdânta, ibid. — Même dans les tracés ordinaires d’Om cette orientation de la spirale est reconnaissable dans ce qui peut en être considéré comme se rapportant plus spécialement à la mâtrâ U.

(19 bis) Ceci concerne uniquement le tracé graphique des lettres, car le wâw, dans sa fonction développante du souffle vocal, comporte lui-même un sens d’« élévation », en arabe raf’, et c’est ainsi du reste qu’est désigné dans cette langue le signe vocalique u, connaturel en quelque sorte à la consonne wâw, et caractéristique du nominatif des substantifs.

(20) Même remarque que pour la mâtrâ précédente dans les tracés pratiqués ordinairement.

 

En outre, on peut constater que, dans un certain sens, les équivalences symboliques véritables se trouvent non pas dans les caractères mêmes dont l’ordre est inversé, mais, à chaque niveau, dans les fonctions symboliques de leurs éléments géométriques de base.

 

Ainsi le point constitutif de la mâtrâ M, situé en haut, où il représente l’état principiel, correspond en fait, à la pointe supérieure de l’alif, qui est ce « point originel » (an-nuqtat al-asliyya) lequel s’écoula sous un Regard d’Allâh et donna le trait vertical de la première lettre (21). Les deux spirales, involutive et évolutive, de l’échelon intermédiaire se correspondent naturellement par leurs fonctions, également « médiatrices », mercuréennes, entre un état principiel et un état de manifestation complète. Enfin, au degré inférieur, l’horizontale de la mâtrâ exprime sous une forme rectiligne, la même idée que la forme compacte du : un état de complétude qui, d’un côté, est point de départ d’un processus résorptif, de l’autre, point d’aboutissement d’une consommation cyclique.

 

Ainsi, en conclusion de cet examen, l’ordre inverse dans lequel se succèdent les formes géométriques dans les deux séries de caractères apparaît comme une conséquence logique de leur tracé hiéroglyphique réel. Or ce tracé avec le complémentarisme que nous y discernons ne peut être un fait isolé et accidentel, ni sans une signification traditionnelle plus générale, car nous sommes dans un domaine par excellence sacré où les formes sont l’expression symbolique directe des réalités qu’elles doivent exprimer. Nous rappellerons ici que René Guénon a déjà fait une constatation de cet ordre pour le cas du na sanscrit ramené à ses éléments géométriques fondamentaux et du nûn arabe — deux demi-conférences, supérieure et inférieure, chacune avec leur point — dont la réunion constitue « le cercle avec son point au centre, figure du cycle complet qui est en même temps le symbole du Soleil dans l’ordre astrologique et celui de l’or dans l’ordre alchimique » (22). Or il disait alors aussi qu’il fallait y voir un effet des « relations qui existent entre les alphabets des différentes langues traditionnelles » (23).

 

(21) Du côté hindou, le Prapanchsâra Tantra (ap. Arthur Avalon : La Puissance du Serpent, p. 138) qui dit que « les trois dêvatas Brahmâ, Vishnu et Rudra (Shiva), avec leurs trois Shaktis, naissent des lettres A, U, M, de l’Omkâra », ajoute que le caractère M, « en tant qu’il est bindu (point) est le Soleil ou Âtmâ parmi les lettres ». — Saint-Yves d’Alveydre rapporte de son côté, de la part des Brahmanes qui lui ont communiqué l’alphabet wattan, que les « quatre-vingts lettres ou signes du Vêda sont dérivés du point d’Aum, c’est-à-dire du caractère M. (Notes sur la Tradition cabalistique).

(22) Symboles fondamentaux de la Science sacrée, ch. XXIII : Les Mystères de la lettre Nûn, p. 175. Comme exemple de la difficulté que l’on a de retrouver les formes symboliques primitives dans la devanâgarî, on peut citer justement le cas du na dont le point central se trouve en fait relié dans un même mouvement avec la demi-circonférence, celle-ci elle-même allongée au point d’approcher la forme d’une horizontale. Par contre dans l’alphabet vattan déjà évoqué dans cet ordre d’idées, la forme de cette lettre est exactement une demi-circonférence supérieure avec un point.

(23) Cette opération de « reconstitution » n’est pas sans rappeler une pratique traditionnelle très caractéristique qui est aux origines du mot « symbole » : en grec sumbolon désignait la tessère coupée en deux, dont deux hôtes gardaient chacun une moitié transmissible aux descendants ; ces deux parties « rapprochées » ou « mises ensemble » (un des sens de sumballo) permettaient de faire reconnaître leurs porteurs. Ce n’était là toutefois qu’un des cas, assez nombreux, d’application exotérique du terme. Dans l’ordre ésotérique, chez les Pythagoriciens notamment, il désignait une certaine « convention », ce qui comportait également l’idée de « mise en commun » mais de quelque chose d’un ordre plus intime.

 

Ses développements cosmologiques sur ce point de symbolisme aboutissaient d’ailleurs à une certaine idée d’intégration traditionnelle finale : « De même que la demi-circonférence inférieure est la figure de l’arche, la demi-circonférence supérieure est celle de l’arc-en-ciel, qui en est l’analogue dans l’acception la plus stricte du mot, c’est-à-dire avec l’application du « sens inverse » ; ce sont aussi les deux moitiés de « l’Œuf du Monde », l’une « terrestre », dans les « eaux inférieures » et l’autre « céleste », dans les « eaux supérieures » ; et la figure circulaire qui était complète au début du cycle, avant la séparation de ces deux moitiés, doit se reconstituer à la fin du même cycle. On pourrait donc dire que la réunion des deux figures dont il s’agit représente l’accomplissement du cycle, par la jonction de son commencement et de sa fin, d’autant plus que, si on les rapporte plus particulièrement au symbolisme « solaire » la figure du na sanscrit correspond au Soleil levant et celle du nûn arabe au Soleil couchant... Ce que nous venons de dire en dernier lieu permet d’entrevoir que l’accomplissement du cycle, tel que nous l’avons envisagé, doit avoir une certaine corrélation, dans l’ordre historique, avec la rencontre des deux formes traditionnelles qui correspondent à son commencement et à sa fin et qui ont respectivement pour langues sacrées le sanscrit et l’arabe : la tradition hindoue en tant qu’elle représente l’héritage le plus direct de la Tradition primordiale et la tradition islamique en tant que « sceau de la Prophétie » et par conséquent, forme ultime de l’orthodoxie traditionnelle pour le cycle actuel » (24).

 

Enfin, pour en revenir à nos considérations symboliques initiales, ont peut dire que ce que nous avons constaté nous-mêmes plus haut à propos des trois caractères du monosyllabe Om vient confirmer le premier aperçu donné par Guénon, et la chose est d’autant plus significative que, dans le cas présent, il s’agit de lettres qui expriment le symbole par excellence du Verbe primordial. Sous ce rapport on constate donc également l’existence de part et d’autre d’éléments d’un certain complémentarisme et d’une intégration finale. Mais une telle intégration n’est possible, bien entendu, qu’en tant que reconstitution d’une préfiguration originelle de l’harmonie existant entre les différents éléments et facteurs de l’ordre traditionnel total ; les langues sacrées proprement dites et les alphabets essentiels qui leur correspondent, participent sous leur mode et sur leur plan, d’une synthèse primordiale qui est, à la fois, leur raison d’être et leur finalité suprême. En réduisant les alphabets sacrés à leurs schémas fondamentaux, les caractères symboliques tracés de part et d’autre dans les formes traditionnelles définies entre elles selon des rapports de complémentarisme doivent laisser apparaître leur appartenance à une telle synthèse.

A ce propos, une remarque s’impose cependant, surtout après les particularités constatées dans notre recherche. Du côté sanscrit, ce n’est pas dans la cinquantaine de caractères du syllabaire de la devanâgarî, écriture constituée en vue de l’enregistrement phonétique le plus parfait de la tradition orale, qu’il faudrait chercher les formes schématiques complémentaires des 28 lettres consonantiques arabes, mais dans un alphabet d’un caractère hiéroglyphique, tel que l’alphabet vattan, lequel d’ailleurs doit être lui-même à l’origine proche ou lointaine de l’écriture devanâgarî comme de la plupart des écritures syllabiques d’Asie (25). Certes, celui-ci est un alphabet « solaire », constitué de 22 lettres comme l’alphabet hébraïque (26), alors que du côté arabe on a un alphabet « lunaire » de 28 lettres, mais ce dernier se ramène facilement aux 22 lettres de sa base solaire par la simple suppression des points diacritiques de 6 de ses lettres (27), et c’est sous cette forme d’ailleurs qu’il conviendrait de considérer les lettres arabes lors d’un essai de « synthèse » avec le vattan, ce que nous ne pouvons entreprendre dans le cadre de la présente étude. Nous ajoutons aussi que, de tous les alphabets sémitiques, c’est l’arabe, dont le schématisme est remarquablement géométrique, qui apparaît comme le mieux prédisposé à un rapprochement reconstitutif du genre dont nous parlons.

 

Michel Vâlsan.

 

(24) Ibid, pp. 175-176.

(25) On admet généralement une origine sémitique, phénicienne plus exactement, pour les alphabets pratiqués dans l’Inde, ce qui implique à la base de ceux-ci un certain consonantisme comparable à celui des écritures hébraïque et arabe.

(26) Dans un tel alphabet, comme on l’aura déjà remarqué d’après la note tirée de « La Gnose », il y a tout d’abord 3 326 lettres fondamentales (correspondant à l’unité, à la dualité et à la pluralité) ensuite 7 lettres planétaires et 12 zodiacales.

(27) Ce sont les 6 dernières dans l’ordonnance qui fait qualifier alors cet alphabet comme « oriental » (sharqî) ; la place de celle-ci est quelque peu différente dans l’ordonnance de l’alphabet dit « occidental » (gharbî), et cela est dû à des substitutions où joue un rôle important la lettre dâd, la fameuse lettre exclusivement arabe qui fait qu’on a même désigné l’arabe comme « la langue du dâd » (Lughat ad-dâd).

 

[Michel Vâlsan, Le Triangle de l'Androgyne et le monosyllabe « Om », 1. Complémentarisme de symboles idéographiques, Etudes Traditionnelles, n° 382, Mars-Avr. 1964, p. 77, repris dans le recueil posthume L’Islam et la fonction de René Guénon].

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