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René Guénon - Le néo-spiritualisme (réponse à une critique)

[Article écrit en arabe par le Shaykh 'Abd-al-Wâhid Yahyâ pour la revue Al-ma'rifa (septembre 1931). Traduit par Jean Abd al-Wadoud Gouraud (*) à partir du livre du Cheikh Abd al-Halîm Mahmûd « L’école de la Chadhiliyya » (**), les notes en bleu sont du traducteur.]

 

Si le professeur Farîd Bek Wajdî (1) avait lu ce que nous avons écrit, il y a dix ans de cela, au sujet du spiritisme (2), il n’aurait pas eu à se donner la peine de rassembler les remarques qu’il a écrites dans le numéro précédent de cette revue, car nous avions répondu à chacune d’elles de manière complète et plus détaillée que nous ne pouvons le faire dans ces quelques lignes. Malgré tout, nous essayerons ici, une nouvelle fois, de préciser notre position concernant ce sujet, afin que l’agitation qui a vu le jour à partir de cette étude n’ait plus lieu d’être.

(1) Enseignant de l’Université islamique d’Al-Azhar, qui fut également l’un des professeurs du Dr. ‘Abd-al-Halîm Mahmûd. [N.d.T.]

(2) Le Shaykh se réfère ici à l’ouvrage : L'erreur spirite. [N.d.T.]

Il nous appartient d’abord de ne point contester que, depuis le début de ce qu’on appelle l’époque moderne — c’est-à-dire depuis trois ou quatre siècles — les Occidentaux ont mis en doute toutes les connaissances des Anciens, pour la raison qu’ils n’ont pas compris complètement la signification et la nature de ces connaissances ; en même temps, il semble qu’ils n’aient pas été capables d’accepter tout ce qui est en dehors de la sphère de l’expérience sensible, ce qui a entraîné naturellement l’apparition et la propagation du matérialisme, tandis que le champs de la recherche s’étendait à des sciences particulières et toujours plus spécialisées dans la matière exclusivement.

Un tel phénomène ne s’est produit qu’en Occident. Quant à l’Orient, il continue heureusement à conserver pour l’instant sa connaissance ancestrale, sans avoir à accepter ces limitations arbitraires. L’Orient n’a point approuvé non plus les théories de Francis Bacon ou de Descartes, qui n’élucident rien pour les Orientaux sains d’esprit, c’est-à-dire pour des intelligences qui n’ont pas été contaminées par le poison des idées occidentales.

Aujourd’hui, l’idée qui consiste à vouloir lutter contre le matérialisme diffus en Occident par des moyens matériels eux-mêmes, est proprement erronée ; elle est vouée à l’échec parce que ces moyens et leur multiplication n’ont aucune valeur, si ce n’est dans une sphère particulière et très restreinte. Il semble que cette illusion se soit développée à partir de l’idée selon laquelle de tels moyens scientifiques seraient les seuls sur lesquels on puisse s’appuyer pour lutter contre le matérialisme ; ce qui est une autre illusion occidentale. En vérité, nous disposons pour ce faire d’autres sciences qui ne sont pas moindres, dans leur importance et leur réalité, que les précédentes, et qui utilisent des moyens totalement différents et inconnus des Occidentaux modernes.

Cela dit, il convient de distinguer la réalité des phénomènes anormaux, dont nous parlons ici, des explications variées qui en sont données. Nous sommes très étonné de ce que le professeur Farîd Bek Wajdî insiste sur ce premier point concernant les « phénomènes » car nous avons dit nous-même que la réalité de ces phénomènes est indubitable, et même qu’elle est connue depuis toujours et partout. De telles réalités ne sont pas rares, et sont bien plus variées que ne le pensent les Occidentaux, les « néo-spiritualistes » ou d’autres qui essayent de les étudier.

Ce qui est regrettable dans cette affaire, c’est que le professeur Farîd Bek Wajdî énumère la plupart des noms de scientifiques européens et américains qui ont participé à ces études et recherches, comme si nous devions accepter ce que ces scientifiques ont dit. Nous ne pouvons admettre — et nous en sommes désolé — que l'Orient se croie obligé de suivre les Occidentaux et d’accepter leurs théories — surtout à propos de choses dont la réalité continue d’être connue en Orient, alors que l’Occident n’en est qu’au stade de leur étude. Inutile de dire que celui qui « fait des recherches » sur quelque chose est justement celui qui connaît le moins Sa réalité profonde.

Ajoutons à cela que les personnes mentionnées ne sont pas d’égale valeur ; et il ne nous est pas possible de mettre ensemble un « naturaliste » comme M. William Crookes — tel que nous l’estimons à sa juste valeur — et un « trafiquant de sciences » comme M. Camille Flammarion. Nous devons également ajouter que, si certains d’entre eux avaient embrassé le « néo-spiritualisme », beaucoup avaient des points de vue divergents, ou peut-être se détournèrent de toute théorie ou explication. On trouve parmi ceux qui sont devenus des « néo-spiritualistes », des gens qui se sont occupés — pour des raisons qui n'ont aucun lien — de la science, comme César Lombroso et Sir Oliver Lodge. Le premier s’intéressa à la science après la mort de sa mère, et le second, après que son fils fut tué à la guerre. Tout ceci nous montre que les propos de tels hommes — sans parler de leurs sciences propres — sont peu fiables.

D’autre part, les théories de certains scientifiques ne les empêchèrent pas de se laisser tromper par les phénomènes artificiels, tel William Crookes avec sa médium, ou plus récemment Charles Marichi en Algérie. Tous ces événements sont faciles à comprendre, car ces gens — en dehors des limites de leurs sciences — ne sont pas plus compétents que n’importe quel autre ignorant. Ils tombèrent plutôt dans l’erreur plus facilement que quiconque, car alors ils étudiaient des choses dont la nature et les lois diffèrent totalement de ce à quoi ils avaient été habitués, et parce qu’ils essayèrent d’utiliser leurs moyens habituels qui ne convenaient aucunement pour ces choses.

Que dire de ce riche commerçant, Jean Maire, qui était dans le commerce de vin, et qui est décédé il y a quelques mois ? Cet homme détourna plusieurs millions parce qu’il ambitionnait de devenir un jour le pape du « néo- spiritualisme » ; il mena une guerre impitoyable contre ses « frères religieux » qui se proposaient de fonder des organisations et des bureaux autonomes, et qui furent finalement contraints d’obéir à la force de l'argent. Sous le nom « les frères et la fraternité », cet homme fonda lui-même, à Paris, un institut « scientifique » afin d’asservir les chercheurs indépendants, c’est-à-dire ceux qui n’étaient pas des spirites. En recevant de cet institut des aides financières, ils ne furent pas capables de rester indépendants vis-à-vis du spiritisme.

A vrai dire, nous trouvons honteux de devoir parler ouvertement de tels noms et événements dans les pages de cette revue que nous voulons garder exempte de ce genre de choses. Quant aux dangers résultant du spiritisme, nous affirmons au professeur Farîd Wajdî que la démence et autres incidents associés ne sont nullement anormaux ; c’est au contraire ce qui se produit le plus souvent en réalité. S’il nous dit que ce genre de choses arrivent aux ignares, nous lui répondrons que ces derniers forment justement le plus grand nombre parmi les spirites de toutes parts ; et nous n’avons pas le droit de laisser ces gens vulnérables sans protection contre de tels dangers, qui se sont développés à partir de la propagation d’idées nocives, des gens qui sont prêts à les accepter sans examen ni réflexion.

Bien au contraire, et nous ajouterons que nous ne pensons absolument pas que les enseignements extérieurs, tels qu’ils sont dispensés dans les écoles et les universités occidentales, puissent préserver leurs élèves de ces dangers, et ce, parce que les personnes qu’on appelle « enseignants », ou même les plus célèbres des « scientifiques », ignorent complètement ces choses qui y sont étudiées.

Quant à l’explication des phénomènes par le pouvoir du « médium » lui-même, elle est exacte, cependant, ce n’est parce que certains Occidentaux l’ont admise que nous serions obligé de l’accepter ou de la refuser. Ils ont pu ainsi — sans aucune connaissance — constater des choses, qui ne sont point inouïes mais qui sont connues en Orient depuis des milliers d’années ; malheureusement, nous voyons que les Occidentaux les comprennent dans un sens très étroit, car la connaissance qu’ils possèdent sur la nature réelle de l’homme et ses capacités est incomplète. C’est la raison pour laquelle ils n’ont pas été capables d’utiliser cette explication qui, dans de nombreuses situations, convient parfaitement. Nous n’avons pas à rappeler que les capacités qui ont une part importante dans la production de ces phénomènes sont des facultés mentales, voire des forces psychiques qui sont très diverses et dont la valeur et le sens s’étendent plus que les premières. Néanmoins, il faut répéter qu’elles sont d’ordre psychique, et sûrement pas d’ordre spirituel, et qu elles correspondent à ces éléments que laisse l’homme après sa mort, qui sont sans lien avec la partie immortelle de son être.

Nous insistons sur ce point — bien que nous l’ayons rectifié précédemment — seulement parce que le professeur Farîd Bek Wajdî nous a attribué l’affirmation selon laquelle ces forces auraient été des éléments spirituels. C’est en raison de leur nature psychique que nous avons dit qu’elles sont les plus subtiles, qu’elles ne font pas partie des facultés corporelles, mais plutôt de celles qui se trouvent dans le monde corporel et sensible, c’est-à-dire de celles qui s’étudient au moyen des sciences médicales modernes. L’expression « monde subtil » (al-'âlam al-latîf) est en fait la traduction littérale de l’expression hindoue désignant le « monde psychique » (al- 'âlam an-nafsî). C’est ainsi qu’on s’exprime pour le comparer au monde sensible, mais il ne sera jamais possible qu’il corresponde au « monde spirituel » (al-'âlam ar-rûhî).

En tout cas, les facultés qui agissent dans ces phénomènes — qu’elles soient spécifiques au médium lui-même ou à n’importe quel autre être vivant, ou qu’elles soient d’autres forces extérieures telles que les « influences errantes » ou des forces qui émanent d’êtres vivants comme les jinns —, ces facultés donc, comme nous l’avons rappelé précédemment, sont très proches du monde sensible et doivent être considérées comme une réalité de nature inférieure. Dans tous ces états, les facultés supérieures n’interviennent absolument pas, même si le professeur Farîd Bek Wajdî l’affirme en nous donnant une cause rationnelle que nous sommes bien obligé de contester catégoriquement. A ce moment-là, tombe automatiquement tout ce qui nous imposerait de croire dans l’apparition de la personnalité d’un mort, même si nous devons ne pas en constater la fausseté, comme nous pourrions le faire en voyant un singe qui imite les mouvements de l’homme. Ces forces empruntent les sens externes des personnes au milieu desquelles elles apparaissent, et ainsi les pensées que ces forces expriment s’accordent parfaitement avec ce qui passe par la tête des personnes qui les écoutent ; cela explique pourquoi les « esprits », comme on les appelle, se contredisent entre eux.

Pour prendre un exemple : tandis que la théorie de la « réincarnation » (taqammuç), si elle n’est pas reconnue en Angleterre et en Amérique, se répand en France, on a vu des « esprits » matérialistes, dans certaines communications qui ont été reçues en Hollande il y a vingt ans, qui contestaient l’immortalité (khulûd) et qui affirmaient que la vie de l’homme dure après la mort au maximum 150 ans.

A présent, il convient d’ajouter ceci. Il existe des choses qui ne peuvent pas se plier aux outils des sciences occidentales, modernes et matérialistes, et c’est pourquoi on en parle comme des superstitions (khorâfât) ou étant le fruit de l’imagination des Anciens. En réalité, elles conduisent à un autre genre de sciences qui diffèrent complètement des sciences matérielles ; et c’est cette science ancestrale qui mérite d’être appelée « science exacte ».

Nous n’éprouvons aucune crainte en constatant l’existence d’âmes au moyen des astres, car ces derniers possèdent une influence active sur les événements terrestres ; et nous ne craignions pas non plus de reconnaître — comme nous l’ont appris les Anciens — que les éléments sont au nombre de cinq et non de quatre, qu’il n’en existe ni plus ni moins, et que ces éléments n’ont rien à voir avec ce que la chimie moderne appelle « les matières premières simples », car aucun de ces éléments ne sont des corps ; au contraire c’est par eux que les corps existent.

Il nous est impossible d’accorder quelque intérêt — au regard de la connaissance véritable — aux sciences modernes, qui sont continuellement changeantes, instables dans leurs explications ; et si nous admettons les résultats techniques qui peuvent être tirés de nombreuses choses, l’électricité par exemple, sans qu’on en connaisse la nature, nous n’appelons pas cela de la « science ». Il faudrait plutôt dire « industrie ».

Nous ne pouvons partager l’optimisme du professeur Farîd Bek Wajdî à l’égard des résultats des recherches occidentales, lesquelles nous apparaissent comme des analyses sans fin, extérieures et inutiles.

Puisque nous voyons que le progrès, dans ces recherches, conduit à l’inverse de tout ce qui constitue la nature spirituelle, nous ne doutons pas de la difficulté, voire de l’impossibilité, d’arriver par ces recherches à ouvrir la voie vers le monde spirituel. Si nous envisagions que cela puisse arriver par quelque événement que ce soit, ce serait alors la fin du monde moderne et de la civilisation telle que les Occidentaux la conçoivent ; et il est fort probable que les Occidentaux parviennent à cette échéance.

Voici ce que nous dirons pour conclure. Au lieu de réduire sa sphère au monde de la matière seulement, l’Orient doit préserver la science qui lui est propre, car elle est la plus véridique, la plus parfaite et la plus universelle dans toute l’existence. Nous ne vivons pas, comme le pense le professeur Farîd Bek Wajdî, dans un temps autre que le nôtre, parce que notre temps diffère de celui des Occidentaux, tandis que ceux- là rêvent au progrès jusqu’à ce qu’ils s’éveillent sur le bruit d’une catastrophe. Nous savons que l’âge d’or était en vérité au début de l’histoire de l’humanité puisque toute la connaissance a été donnée à l’homme au commencement, qu’elle s’est progressivement cachée à lui au fur et à mesure des époques, et qu’elle s’est transférée peu à peu du monde de l’Esprit au monde de la matière. Nous sommes persuadé que les «cerveaux» (‘uqûl) qui sont influencés par la mentalité occidentale continueront de nous accuser de parler de superstition ; cela ne nous importe guère, et nous ne nous adressons pas à ceux-là, mais plutôt aux Orientaux véritables qui continueront toujours avec persévérance — comme ils le doivent — à préserver la Sagesse éternelle (al-hikma al-abadiyya).

 

(*) Un Soufi d'Occident, pages 100 à 106.

 

(**) Qadiyyat at-tasawwuf, al-madrasah ash-shâdhiliyyah (La cause du Tasawwuf, L’école de la Chadhiliyya), dans le troisième chapitre intitulé al-‘ârif bi-Llâh ash-shaykh ‘abd al-wâhid yahyâ, « Le connaissant par Allâh, le Cheikh Abd al-Wâhid Yahyâ ».

 

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