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Frithjof Schuon  - De la question du panthéisme

[…] le panthéisme consiste à admettre une continuité entre l’Infini et le fini, continuité qui ne peut être conçue que si l’on admet préalablement une identité substantielle entre le Principe ontologique — qui est en cause pour tout théisme — et l’ordre manifesté, conception qui présuppose une idée substantielle, donc fausse de l’Être, ou que l’on confonde l’identité essentielle de la manifestation et de l’Être avec une identité substantielle. C’est en cela et en rien d’autre que consiste le panthéisme ; mais il semble que certaines intelligences soient irrémédiablement réfractaires à une vérité si simple, à moins que quelque passion ou quelque intérêt ne les pousse à ne pas se dessaisir d’un instrument de polémique aussi commode que le terme de « panthéisme », lequel permet de jeter un soupçon général sur certaines doctrines estimées gênantes, sans qu’on ait à se donner la peine de les examiner en elles-mêmes (1). Pourtant, en affirmant sans cesse l’existence de Dieu, ceux qui croient devoir la protéger contre un panthéisme inexistant prouvent que leur conception n’est même pas proprement théiste, puisqu’elle n’atteint pas l’Être, mais s’arrête à l’Existence, et plus particulièrement à l’aspect substantiel de celle-ci ; car son aspect purement essentiel la réduirait de nouveau à l’Être. Toutefois, quand bien même l’idée de Dieu ne serait plus qu’une conception de la Substance universelle (materia prima) et que le Principe ontologique serait par là hors de cause, le reproche de panthéisme serait encore injustifié, la materia prima restant toujours transcendante et vierge par rapport à ses productions. Si Dieu est conçu comme l’Unité primordiale, c’est-à-dire comme l’Essence pure, rien ne saurait Lui être substantiellement identique ; mais en qualifiant de panthéiste la conception de l’identité essentielle, on nie du même coup la relativité des choses et on leur attribue une réalité autonome par rapport à l’Être ou à l’Existence, comme s’il pouvait y avoir deux réalités essentiellement dis­tinctes, ou deux Unités ou Unicités. La conséquence fatale d’un tel raisonnement est le matérialisme pur et simple, car dès que la manifestation n’est plus conçue comme étant essentiellement identique au Principe, l’admission logique de ce Principe n’est plus qu’une question de crédulité, et si cette raison de sentimentalité vient à tomber, il n’y a plus aucune autre raison d’admettre autre chose que la manifestation, et plus particulièrement la manifestation sensible.

 

(1) Le « panthéisme » est la grande ressource de tous ceux qui veulent éluder l’ésotérisme à peu de frais, et qui s’imaginent par exemple comprendre tel texte métaphysique ou initiatique parce qu’ils connaissent grammaticalement la langue dans laquelle il est écrit ; en général, que dire de l’inanité des dissertations qui prétendent faire des doctrines sacrées un sujet d’études profanes, comme s’il n’existait pas des connaissances qui ne sont point accessibles à n’importe qui, et comme s’il suffisait d’avoir été à l’école pour comprendre la plus vénérable sagesse mieux que les sages eux-mêmes ne l’ont comprise ? Car il est entendu, pour les « spécialistes » et les « critiques », qu’il n’y a rien qu'il ne soit à leur portée ; une telle attitude ressemble fort à celle d'enfants qui, ayant trouvé des livres pour adultes, les jugeraient selon leur ignorance, leur caprice ou leur paresse.

 

[Frithjof Schuon, De l'Unité Transcendante des Religions, éd. Gallimard 1948, Pages 54 et 55.]

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