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Daniel Frot - RENÉ GUÉNON, « TÉMOIN À CHARGE » DE LA CRISE DU MONDE MODERNE (recension de : Charles-André Gilis, Introduction à l’enseignement et au mystère de René Guénon)

Charles-André Gilis, Introduction à l’enseignement et au mystère de René Guénon, Les Éditions de l’Œuvre, Paris, 1986, 108 p

 

« L’enseignement de René Guénon est l’expression particulière, révélée à l’Occident contemporain, d’une doctrine métaphysique et initiatique qui est celle de la Vérité unique et universelle. Il est inséparable d’une fonction sacrée, d’origine supra-individuelle, que Michel Vâlsan a définie comme un “rappel suprême” des vérités détenues, de nos jours encore, par l’Orient immuable, et comme une “convocation” ultime comportant, pour le monde occidental, un avertissement et une promesse ainsi que l’annonce de son “jugement” ».

 

C’est sur ces mots reprenant les termes de l’article de Michel Vâlsan paru après la mort de René Guénon dans les Études Tradition­nelles (1) que s’ouvre l’Introduction à l’enseignement et au mystère de René Guénon, ouvrage dû à Charles-André Gilis, et qui, en plus de sa concision et de son remarquable esprit didactique, apparaît d’une extrême importance.

 

(1) M. Vâlsan, « La fonction de René Guénon et le sort de l'Occident » in Études Traditionnelles, vol. 52, n° 293-294-295, numéro spécial consacré à René Guénon, juillet- août, septembre, octobre-novembre 1951

 

Musulman, disciple de Michel Vâlsan, Charles-André Gilis collabora à la revue Études Traditionnelles à partir de 1972 et y exerça la fonction de directeur littéraire après la mort de Vâlsan, survenue dans la nuit du 25 au 26 novembre 1974, jusqu’en mai 1977, date de son départ des Études Traditionnelles. Depuis 1982, il a publié aux Éditions de l’Œuvre, La doctrine initiatique du pèlerinage à la Maison d’Allâh, une traduction et présentation des Poèmes métaphysiques de l’Émir Abd-al-Qâdir l’Algérien, puis Le Coran et la Fonction d’Hermès, traduction et présentation d’un commentaire d’Ibn Arabî sur les trente-six Attestations coraniques de l’Unité divine, extrait des Futûhât- al-Makkiyya, « Les Révélations Mecquoises ».

 

Ce nouveau livre consacré à René Guénon et à son œuvre se veut également un hommage à Michel Vâlsan, qui s’est affirmé dès 1948 « à la fois comme le meilleur défenseur que l’enseignement de Gué­non ait jamais eu et comme le fondateur des études akbariennes en Occident » (p. 29). En 1973, au Colloque international de Cerisy- la-Salle, dont Michel Vâlsan, alors directeur littéraire des Études Tra­ditionnelles, s’était volontairement tenu à l’écart, Najm ad-Dîn Bammate avait déclaré : « (...) le représentant le plus direct, le plus authentique, me semble-t-il, de la pensée guénonienne, est sans doute Vâlsan, et le travail qu’il poursuit actuellement sur Ibn ’Arabî est une œuvre essentielle (...) le grand mérite d’hommes comme Vâl­san est de nous donner une somme, en partant des textes les plus contrôlés d’Ibn ’Arabî » (2).

 

(2) René Guénon et l’actualité de la pensée traditionnelle, Actes du Colloque Inter­national de Cerisy-la-Salle : 13-20 juillet 1973, Archè, Milan, 1980, p. 91.

 

Il importait de réaffirmer l’autorité doctrinale de l’œuvre de René Guénon, et, sous ce rapport, l’Introduction à l’enseignement et au mystère de René Guénon est une contribution qu’il serait dif­ficile de passer sous silence, ne serait-ce que par les excellentes remar­ques qui figurent au fil des pages.

 

Pour Charles-André Gilis, les écrits de Michel Vâlsan au sujet de René Guénon sont « d’une qualité et d’une autorité incompara­bles » (p. 19) et l’essentiel y a été dit. « Dès lors, une intervention nouvelle ne pouvait se justifier qu’en considération de la littérature abondante qui a paru sur l’œuvre guénonienne au cours de ces der­nières années. Ces publications ont fait apparaître de nombreux malentendus nouveaux qui appelaient à leur tour des mises au point et des précisions complémentaires : il devenait nécessaire de souli­gner certains aspects et d’en développer d’autres pour tenter de met­tre un terme à ces incompréhensions » (ibid.).

 

La réfutation magistrale des procédés et des arguments de ceux qui critiquent Guénon et son œuvre invite d’ailleurs à la réflexion. Il est tout à fait remarquable que la critique porte souvent sur des points de détail, comme le montre abondamment l’Introduction à l’enseignement et au mystère de René Guénon, mais que l’essentiel de l’œuvre demeure hors d’atteinte. Et le fait de constater la crise du monde moderne, ou de se révolter contre le monde moderne (pour être plus « radical » que Guénon !) tout en critiquant Gué­non recèle quelque absurdité tout à fait comique puisque au sein du monde moderne, l’œuvre guénonienne « apparaît comme excep­tionnelle et irremplaçable tant par sa portée que par son envergure. Il est aberrant de vouloir en diminuer l’effet et l’influence alors que l’on est incapable en fait, aussi bien qu’en droit, de lui en substi­tuer l’équivalent. Il importe de le rappeler avec toute la netteté néces­saire : l’Occident ne retrouvera sa vocation et son orientation tra­ditionnelles que dans le respect de la fonction de René Guénon et par une fidélité sans faille à son enseignement » (p. 9-10).

 

L’enseignement traditionnel auquel Guénon se réfère est souvent assimilé à une pensée profane et traitée de même. Or, Guénon ne peut être comparé avec un autre auteur ou « penseur » d’origine occidentale : « On ne peut comparer que ce qui est comparable : l’enseignement de Guénon ne saurait être compris et “situé” vala­blement, d’un point de vue traditionnel, que par analogie avec d’autres qui sont du même ordre, celui de Dante par exemple. Sa fonction relève en effet d’un domaine que l’ésotérisme islamique dési­gne au moyen du terme Tasarruf. Il s’agit, comme l’a indiqué Michel Vâlsan, du “gouvernement ésotérique des affaires du monde”, ce qui n’a rien de commun avec le fait de guider des dis­ciples sur la voie de la réalisation métaphysique, mais implique en revanche une autorité indiscutable, aussi bien dans l’ordre de la doc­trine que dans celui de la détermination des normes et des critères destinés à susciter, à inspirer et à légitimer l’action » (p. 9). Comme l’écrivait Michel Vâlsan, l’œuvre de Guénon est bien « le miracle intellectuel le plus éblouissant produit devant la conscience moderne » (3).

 

(3) M. Vâlsan, op. cit., p. 218.

 

Il importe également de retenir ce qu’écrit Charles-André Gilis au début du chapitre qu’il consacre à l’inspiration prophétique de René Guénon, à propos des critiques qui visent telle ou telle for­mulation particulière de l’œuvre guénonienne : « D’une façon plus générale, rien ne serait plus contraire à l’esprit de son enseignement que de considérer son œuvre comme une sorte de “corpus” doctri­nal fixé une fois pour toutes ; on constate cependant que bon nom­bre de ceux qui jugent et critiquent Guénon ne disposent le plus souvent d’autres ressources que les indications qu’il a données lui-même dans ses ouvrages, et qu’ils ont assimilées à la mesure de leurs moyens » (p. 18).

 

Sur la polémique propre à l’œuvre guénonienne et qui effarouche toujours ceux qui sont rétifs à toute polémique, Charles-André Gilis précise : « La polémique s’engage dès 1908 et le climat qui se crée ne disparaîtra plus jamais entièrement, ni de son vivant, ni après sa mort. Au demeurant, ne peuvent s’en étonner que ceux, plus nombreux qu’on ne croit, qui confondent doctrine et théorie, miséricorde et tolérance : les mentalités spéculatives ignorent tout de ce qu’implique véritablement une fonction magistrale, surtout lorsqu’elle s’exerce dans l’ordre doctrinal. Il est bien vrai, comme l’enseignait Michel Vâlsan, que les grands métaphysiciens ont tou­jours été des polémistes et ce n’est assurément pas sans raison pro­fonde que l’“encre des savants” est assimilée en Islam au “sang des martyrs”. Si sereine et détachée que puisse être son apparence, une affirmation doctrinale relève en réalité toujours de cette “guerre sainte” qu’il y a obligation de mener, chaque fois que les circons­tances le permettent, contre l’ignorance et l’erreur » (p. 28-29).

 

Sur le plan des mises au point doctrinales concernant plus par­ticulièrement Guénon, l’enseignement de ce dernier, ne pouvant être saisi entièrement que par référence au Tasarruf, procède d’une source sacrée que les doctrines islamiques désignent par le terme nubuwwa, c’est-à-dire « prophétie », et Charles-André Gilis ajoute : « Il convient de rappeler ici la distinction fondamentale établie par les Maîtres du Tasawwuf entre la prophétie dite “légiférante”, qui comporte l’établissement de règles ou de statuts nouveaux, et la “prophétie générale” qui ne comporte pas cet aspect. On sait que la prophétie légiférante a pris fin avec l’achèvement de la révéla­tion muhammadienne et qu’elle a été “scellée” par le Sceau des Envoyés divins ; en revanche, la prophétie générale demeure tou­jours accessible à ceux qui possèdent et réalisent initiatiquement la qualification correspondante : c’est uniquement de cette dernière qu’il peut être question à propos de Guénon. D’autre part, seule la pro­phétie légiférante peut énoncer éventuellement des règles obligatoi­res pour l’ensemble de ceux auxquels s’adresse le Message divin, alors que la prophétie générale n’implique rien de semblable » (p. 19-20).

 

Ceux qui affirment que Guénon a été missionné d’« en haut » le pensent sans doute avec juste raison puisque la Parole d’Allâh fait référence à ceci. L’Islam enseigne plus précisément « qu’il n’y a pas de communauté humaine à laquelle Allâh n’adresse un Envoyé ou un Avertisseur, qui est d’ailleurs aussi un “témoin à charge” : “Il n’y a pas de communauté où ne soit passé un Avertisseur” (Cor., 35,24) ; “Oui, Nous avons suscité en chaque communauté un Envoyé : que vous adoriez Allâh !” (Cor., 16,36) ; “Et le jour où Nous susciterons en toute communauté un témoin à leur charge issu d’eux-mêmes...” (Cor., 76,89) » (p. 20). Quant à la fonction tradi­tionnelle de Guénon en Occident, le Coran définit la “mission pro­phétique” en des termes très significatifs : « “O Prophète (nabiyyu), en vérité Nous t’avons envoyé comme un Témoin (shâhidan), un Annonciateur de bonne nouvelle (mubachchiran) et un Avertisseur (nadhîran)” (Cor., 53,45). Bien que ce verset se rapporte avant tout au Prophète de l’Islam, il est interprété par les représentants du Tasawwuf, et notamment par Qâchânî, en tant qu’il s’applique aussi à la nubuwwa initiatique (...) » (p. 21). Et si on veut parler de René Guénon comme d’un « témoin de la Tradition », il s’agit d’un aspect fonctionnel correspondant au terme de nadhîran, « c’est-à-dire d’un témoignage à charge lié à la “crise du monde moderne” et porté directement au nom du Centre lui-même » (p. 23).

 

Mais, si on ne peut dissocier l’œuvre guénonienne d’une certaine finalité islamique, Guénon « s’est voulu le porte-parole de la pure Vérité métaphysique, non celui d’une forme particulière, de telle sorte que c’est uniquement par le biais de ses écrits sur l’initiation qu’une certaine excellence de la tradition islamique se trouve suggérée, sans que rien y soit affirmé pour autant qui puisse être considéré comme décisif. Les raisons d’une telle attitude relèvent par excellence du “secret” de René Guénon » (p. 62).

 

Une des énigmes les plus curieuses de l’enseignement de Gué­non est constituée par le texte intitulé : « Les conditions de l’exis­tence corporelle », dont une partie parut dans les deux derniers numéros de la revue La Gnose, en janvier et février 1912, et qui, de fait, demeure inachevé. Pour Charles-André Gilis, cette énigme touche de manière fort directe « non seulement au “secret” qui pré­sida à l’investiture et à l’ensemble de la carrière traditionnelle de Guénon, mais aussi, ce qui dans le fond revient au même, aux mystères solaires et eschatologiques de la lettre Nûn » (p. 69).

 

L’Introduction à l’enseignement et au mystère de René Guénon ouvre donc des perspectives fort riches. Ainsi, des précisions nota­bles sont apportées sur « les origines de la religion chrétienne ». Le Christianisme peut être rapproché du Bouddhisme car ces traditions, qui ont, du point de vue du Droit sacré, un statut « dérogatoire », « représentent non pas une manifestation de la Norme universelle, mais bien une dérogation à cette Norme, ce qui devrait, à tout le moins, inciter à plus de circonspection et de prudence ceux qui s’ima­ginent, par référence à ces deux formes particulières, pouvoir mon­trer les erreurs et les insuffisances de l’enseignement de Guénon » (p. 88-89).

 

Finalement, écrit Charles-André Gilis, et son ouvrage le prouve, le « mystère » de René Guénon demeure à l’abri de toute atteinte. Les critiques ne parviennent à rien d’autre qu’à se dévoiler eux-mêmes et à démontrer leur incompréhension.

 

On notera incidemment ce qu’écrit Charles-André Gilis au sujet de l’Université et de René Guénon : « (...) on retiendra également que Guénon présenta en 1920 l'Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues comme thèse de doctorat ; celle-ci fut acceptée tout d’abord, puis refusée d’une façon qui lui parut tout à fait inex­plicable et inattendue. Ce n’est donc pas lui, il convient de le sou­ligner, qui a rejeté l’Université a priori, mais bien au contraire, cette dernière qui a récusé et son enseignement et sa méthode. L’incident prend dès lors une valeur exemplaire, car il montre que la rigueur qui s’impose pour l’exposé des vérités métaphysiques et l’interpré­tation du symbolisme répond à des critères que l’Université moderne, avec les limitations et les déformations mentales qu’elle comporte, est incapable de vérifier. Les nombreuses tentatives faites depuis lors, pour y introduire le point de vue traditionnel, tout en acceptant les normes universitaires courantes, ont immanquablement tourné au détriment du premier et à l’avantage de ces dernières : il faut y insis­ter car, de nos jours encore, certains semblent nourrir des illusions au sujet d’une “tactique” que M. Mircea Éliade présentait jadis comme étant celle du “cheval de Troie”. On constate, hélas, qu’à chaque tentative nouvelle nos modernes “Achéens” ont perdu à la fois, leur temps et la bataille, ce qui laisse un peu sceptique, sinon sur leurs bonnes intentions, du moins sur l’opportunité et l’effica­cité du procédé employé » (p. 55).

 

En définitive, l'Introduction à l’enseignement et au mystère de René Guénon apparaît comme une initiative particulièrement bien­venue en cette année du centième anniversaire de la naissance de René Guénon et dont, à moins de nous compter parmi les éternels fâcheux, imbus de leur criticisme, trouvant là un livre d’« apologé­tique », nous ne pouvons que nous féliciter.

 

Daniel FROT

 

Note supplémentaire : à propos de l’épisode de l’Ordre du Temple Rénové, l’inter­prétation de C.-A. Gilis et la dernière en date de Jean Robin sont sensiblement diver­gentes puisque Jean Robin, dans son introduction à la deuxième édition de René Gué­non, Témoin de la Tradition, écrit qu’il ne peut plus cautionner le point de vue de Michel Vâlsan sur l’O.T.R. Guénon lui-même a confessé à l’un de ses correspondants qu’il n’attachait pas à la chose une grande importance « et sans doute était-ce là un euphémisme », ajoute Jean Robin.

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