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Charles EASTMAN - Le Grand Mystère

L'attitude primordiale de l'Indien d'Amérique envers l'Éternel, le « Grand Mystère » qui nous entoure et nous inclut, était aussi simple qu'élevée. C'était pour lui l'idée suprême, portant en elle la plus grande plénitude de joie et de satisfaction possible en cette vie. Le culte du « Grand Mystère » était silencieux, solitaire, libre de toute recherche de soi. Il était silencieux, parce que tout discours est forcément insuffisant et imparfait ; les âmes de mes ancêtres s'élevaient donc vers Dieu en une adoration muette. Ce culte était solitaire, parce qu'on savait que Dieu est plus proche dans la solitude, et qu'il n'est permis à nul prêtre de s'interposer entre l'homme et son Créateur. Nul ne pouvait envisager, ni confesser, ni se mêler d'une manière quelconque de l'expérience religieuse d'un autre. Chez nous, tous les hommes étaient créés fils de Dieu et se tenaient tout droits, dans la conscience de leur divinité. Notre foi n'avait pas à être formulée en Credo, pas plus qu'elle n'avait à être imposée à celui qui ne désirait pas la recevoir ; il s'ensuit qu'il n'y avait pas de sermon, pas de prosélytisme ni de persécution, et il n'y avait pas non plus de libertin ni d'athée.
 
II n'y avait ni temples ni autels chez nous en dehors de ceux de la nature. En homme de la nature, l'Indien était un être profondément poétique. Il aurait considéré comme sacrilège de « Lui » bâtir une maison, alors qu'on peut « Le » rencontrer face à face sur les sentiers mystérieux et ombragés de la forêt vierge, au coeur des prairies virginales et ensoleillées, sur les cimes vertigineuses et les aiguilles d'un rocher nu, et au-delà sur la voûte du ciel nocturne ornée de pierreries ! Lui qui se revêt des voiles embués des nuages, là-bas, à la lisière du monde visible où notre Arrière-Grand-Père, le Soleil, allume le feu de camp de son coucher, Lui qui chevauche l'âpre bise du nord, ou qui insuffle son Esprit dans les vents du sud chargés de senteurs, Lui dont le canot de guerre se lance sur les rivières majestueuses et les mers intérieures - Il n'a nul besoin de cathédrale !

Cette communion solitaire avec l'invisible, expression suprême de notre vie religieuse, est en partie exprimée par le mot « hambeday », littéralement « sentiment mystérieux », qui a été traduit soit par « jeûne » soit par « songe ». II vaudrait mieux traduire ce terme par « conscience du divin ».

Le premier « hambeday », ou retraite religieuse, marque une étape dans la vie d'un jeune homme, étape qui peut être comparée à celle de la confirmation ou de la conversion dans l'expérience chrétienne. S'étant d'abord préparé, en se purifiant dans un bain de vapeur, et s'étant séparé, autant que possible, de toute influence humaine ou charnelle, le jeune homme part à la recherche du sommet le plus noble, de la cime la plus imposante de toute la région. Sachant que Dieu ne fait aucun cas des biens matériels, il n'a apporté ni offrandes ni sacrifices à l'exception d'objets symboliques tels que des poudres de couleur ou du tabac. Désirant se présenter devant Lui en toute humilité, il ne porte d'autre vêtement que ses mocassins et un pagne. A l'heure solennelle du lever ou du coucher du soleil, il se rend à cet endroit, contemplant les glorieuses beautés de la terre face au « Grand Mystère » et il reste là, nu, debout, silencieux et immobile, exposé aux éléments et aux forces de Son Bras, pendant une ou deux périodes d'un jour et d'une nuit, rarement plus longtemps. Parfois, il chante un hymne sans paroles, ou fait l'offrande du rite de la « pipe sacrée ». C'est dans cette transe ou extase sacrée que le mystique Indien trouve sa joie suprême et le principe recteur de son existence.

De retour au camp, il doit se tenir à distance jusqu'à ce qu'il ait pris un second bain de vapeur et se soit préparé à reprendre contact avec ses pairs. De la vision ou du signe accordé, il ne disait mot, à moins qu'il n'ait comporté des instructions qui dussent être accomplies publiquement. Parfois, un vieil homme, au seuil de l'éternité, peut révéler à un petit nombre d'élus l'oracle de sa jeunesse lointaine.

L'Indien d'Amérique fut généralement objet de mépris de la part des conquérants blancs en raison de sa pauvreté et de sa simplicité. Ces derniers oublient peut-être que sa religion lui interdit d'accumuler des richesses et de vivre dans le luxe. Pour lui, comme pour les hommes à l'âme entière de tous les temps et de tous les peuples, de Diogène aux frères de saint François, des Montanistes aux Shakers, l'amour des possessions est un piège et les fardeaux d'une société complexe sont source de dangers et de tentations inutiles. De plus, c'était pour lui une règle de vie que de partager les fruits de son art et de sa réussite avec ses frères moins fortunés. Ainsi gardait-il son esprit libre de l'entrave de l'orgueil, de la cupidité et de l'envie et accomplissait-il la volonté divine - devoir qui était pour lui de la plus haute importance.

Ce n'est donc pas entièrement par manque de connaissance ou de prévoyance qu'il ne parvint pas à établir de villes ni ne put promouvoir promouvoir une civilisation matérielle. Pour le sage illettré, la concentration de population est mère prolifique de tous les maux, tant moraux que physiques. II est persuadé que la nourriture est un bien, tandis que la surabondance est un mal mortel ; que l'amour est un bien, mais que la luxure est un mal destructeur ; et la perte de force spirituelle que la peste de la promiscuité entraîne n'est pas moins redoutable que la peste qui s'abat sur les habitations surpeuplées et insalubres. Tous ceux qui ont vécu en plein air savent qu'il existe une force magnétique et subtile qui se concentre dans l'état de solitude et qui se dissipe rapidement dans la vie de groupe ; les ennemis des Indiens eux-mêmes ont reconnu que, sous le rapport d'une sorte de force et de maîtrise innées parfaitement indépendantes des circonstances, l'Indien d'Amérique est insurpassable parmi les hommes.

Le « peau-rouge » distinguait deux parties en l'esprit, l'esprit pur et l'esprit lié à la terre. Le premier est pur esprit, n'ayant relation qu'à l'essence des choses, et c'est lui que l'Indien cherchait à fortifier par une oraison toute spirituelle, exigeant la soumission du corps par des jeûnes et des privations. Ce genre de prière ne visait pas à des faveurs ou des secours. Tout ce qui relève de l'intérêt personnel ou de l'égoïsme, tel que le succès à la chasse ou à la guerre, la guérison d'une maladie, ou la préservation d'une vie qui nous est chère, était relégué au plan de l'esprit inférieur ou matériel, et tous les rites - incantations magiques ou chants de supplication qui avaient pour but d'obtenir un avantage ou d'éloigner un danger, étaient considérés comme des extériorisations de l'ego terrestre.

Ces rites plus proprement terrestres, étaient eux aussi entièrement symboliques, et l'Indien n'adorait pas plus le Soleil que les Chrétiens n'adorent la Croix. Le Soleil et la Terre, selon un symbolisme évident représentant plutôt une métaphore poétique qu'une vérité scientifique, étaient, dans son esprit, l'origine de toute vie organique. Du Soleil, en tant qu'il est le Père Universel, procède le principe vivifiant de la nature, et, dans le sein patient et fertile de notre mère la Terre, se cachent les embryons des plantes et des hommes. C'est pourquoi la vénération et l'amour que nous leur portions, étaient en fait un prolongement symbolique de l'amour envers nos parents immédiats, et à un sentiment de piété filiale se joignait une volonté de s'adresser à eux, comme à un père, pour tous les bons présents que nous pouvions désirer. C'était là notre prière terrestre ou matérielle.

Les éléments et les forces majestueuses de la nature, l'éclair, le vent, l'eau, le feu et le gel, étaient vénérés avec crainte comme des pouvoirs spirituels, mais toujours de caractère secondaire et intermédiaire. Nous croyons que l'esprit emplit toute la création et que chaque créature possède à quelque degré une âme, bien que ce ne soit pas forcément une âme consciente d'elle-même. L'arbre, la cascade, l'ours brun, chaque être représente une Force dans un corps, et sous ce rapport est objet de vénération.

L'Indien aimait entrer en communion spirituelle avec ses frères du règne animal, dont les âmes muettes avaient pour lui quelque chose de la pureté sans tâche que nous attribuons à l'enfant sans malveillance ni responsabilité. Il avait foi en leurs instincts, comme en une sagesse mystérieuse venant du ciel ; et tandis qu'il acceptait ce qu'il croyait être le sacrifice volontaire de leur corps pour préserver le sien, il rendait hommage à leurs esprits par des prières et des offrandes prescrites.

Dans toute religion il y a une part de surnaturel, qui varie selon le degré d'influence de la raison sur ses adeptes. L'indien avait une pensée logique et claire dans tout ce qui était à la portée de sa compréhension, mais il n'avait pas encore classifié en lois le vaste champ de la nature ou exprimé son admiration en termes scientifiques. Limité dans sa connaissance des causes et des effets, il voyait des miracles partout, - miracle de la vie, dans la graine et dans l'oeuf, miracle de la mort dans l'éclair et dans les eaux profondes ! Rien de merveilleux ne pouvait l'étonner, pas même le fait qu'une bête féroce pût parler, ou que le soleil pût s'arrêter. La naissance virginale lui apparaissait à peine plus miraculeuse que la naissance de chaque enfant qui vient au monde, ou le miracle de la multiplication des pains et des poissons ne lui apparaissait guère plus merveilleux que la récolte d'un simple épi de maïs.

Qui peut blâmer sa superstition ? Certainement pas le catholique, ni même le missionnaire protestant, qui enseigne que les miracles de la Bible sont des faits réels ! L'homme logique doit ou bien nier tous les miracles ou n'en nier aucun et nos mythes et récits de héros indiens sont peut-être, en eux-mêmes, tout aussi crédibles que ceux des anciens Hébreux. Si notre esprit moderne perçoit dans les lois de la nature une majesté et une grandeur beaucoup plus impressionnantes que ne pourraient l'être celles d'une exception à ces lois, n'oublions cependant pas que la science n'a pas tout expliqué. Nous avons toujours à nous interroger sur l'ultime miracle, - celui de l'origine et du principe de la vie ! C'est là le suprême mystère, l'essence de l'adoration, sans lequel il ne saurait y avoir de religion, et en présence de ce mystère, notre attitude ne peut guère être différente de celle du philosophe de la nature qui contemple le Divin, avec un profond respect, dans la création tout entière.

Il est tout simplement vrai qu'aussi longtemps que la sagesse de l'Indien déterminait son intelligence, il ne jalousait ni ne désirait les splendides réalisations de l'homme blanc. En son for intérieur, il pensait même lui être supérieur ! Il méprisait tout cela, comme un esprit élevé absorbé dans son rigoureux devoir rejette les couches confortables, la nourriture raffinée, le badinage amoureux d'un riche voisin. Pour l'Indien, la vertu et le bonheur étaient de toute évidence indépendants de ces biens, sinon incompatibles avec eux.

Bien des aspects du christianisme primitif pouvaient sans doute attirer l'Indien, et les durs propos de Jésus adressés aux riches et portés sur les riches lui eussent été parfaitement compréhensibles. Pourtant, la religion prêchée dans nos églises et pratiquée par nos congrégations, avec ses aspects de spectacle et de glorification de soi, son prosélytisme et son mépris non dissimulé pour toutes les religions autres que la sienne, fut pendant longtemps fort rebutante. Pour l'esprit simple de l'Indien, il y avait dans le professionnalisme de la chaire, le prêcheur salarié, l'église nantie, quelque chose d'an- tispirituel et de peu édifiant, et ce ne fut que lorsque son esprit eût été brisé et sa constitution morale et physique minée par le commerce, la conquête et les boissons fortes, que les missionnaires chrétiens prirent un réel ascendant sur lui. Aussi étrange que cela puisse paraître, il est bien vrai que le fier païen méprisait dans son coeur les hommes de bien venus le convertir et lui apporter la lumière !

Ce prosélytisme et ce pharisaïsme n'étaient pas les seuls aspects de la religion étrangère qui heurtaient l'homme rouge. Il lui paraissait choquant et presque inimaginable qu'il pût y avoir parmi ces gens, qui se targuaient d'être supérieurs, beaucoup d'hommes irréligieux, qui ne présentaient même pas les apparences de leur confession nationale. Non seulement ils ne la professaient pas, mais ils s'abaissaient jusqu'à insulter leur Dieu par des discours profanes et sacrilèges ! Dans notre langue on ne prononçait pas Son Nom à haute voix, même avec la plus grande vénération, et encore moins à la légère ou d'une façon irrévérencieuse.

Mais pis encore, même dans la conduite des Blancs qui professaient la religion, nous trouvions des attitudes inconséquentes. Ceux- ci parlaient beaucoup de spiritualité, alors qu'ils ne recherchaient que les biens matériels. Pour eux, tout s'achetait et tout se vendait : le temps, le travail, l'indépendance personnelle, l'amour de la femme, et même le ministère de leur sainte foi ! La recherche effrénée de l'argent, du pouvoir, la soif de conquête, si caractéristique des Anglo-saxons, n'échappaient pas à la condamnation morale de son juge illettré, et ce dernier ne manquait pas de mettre en contraste cet évident aspect de la race dominante avec l'esprit de simplicité et d'humilité de Jésus.

Il en vint certes parfois à reconnaître que les ivrognes et les libertins d'entre les Blancs, avec lesquels il fut trop souvent en contact, se trouvaient eux aussi condamnés par la religion de l'homme blanc, et ne devaient donc pas servir à la discréditer. Mais il n'était pas si facile d'ignorer ou d'excuser la mauvaise foi nationale. Quand de distingués envoyés du Père à Washington, parfois pasteurs de l'Évangile et même archevêques, rencontrèrent les nations indiennes en engageant leur honneur national par des traités solennels avec elles, tout ceci avec prières et références à leur Dieu, et quand de tels traités ainsi conclus furent promptement et honteusement rompus, doit-on s'étonner que tout cela ait soulevé non seulement la colère, mais le mépris ? Les historiens de la race blanche reconnaissent que l'Indien ne fut jamais le premier à trahir sa parole.

Selon ma pensée nourrie par trente-cinq ans d'expérience, la « civilisation chrétienne » n'existe pas. Je crois que le christianisme et la civilisation moderne sont opposés et irréconciliables, et que l'esprit du christianisme et celui de notre ancienne religion sont essentiellement un.

Traduction de J.-P. Lafouge et P. Laude

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