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Hommage à René Guénon dans L'Egypte Nouvelle (1952)

Peu de personne auraient deviné - tellement sa modestie et son effacement volontaire son passés chez lui à l'état de seconde nature, - que le Docteur S. Katz de notre ville était, en même temps qu'un lecteur assidu de l'oeuvre de René Guénon, son médecin traitant, celui-là même qui l'avait assisté aux suprêmes minutes. - De même, et en dehors de quelques humanistes impénitents, tel ce Fernand Leprette auquel va toute notre dilection, combien sont-ils qui savant que René Guénon n'était pas un inconnu pour André Gide, - loin de là. Nous avons demandé et au Docteur Katz et à Fernand Leprette de nous livrer, le premier : ses souvenirs personnels, - le second : les pages passionnées dans lesquelles, au dire d'Henri Bosco, André Gide aurait publiquement rendu à René Guénon un hommage assez troublant pour mériter de passer sous les yeux de nos lecteurs. - N.D.L.R.

L'Egypte Nouvelle, N°398, 8 février 1952

 

COMMENT J'AI CONNU RENE GUENON, COMMENT IL M'A QUITTÉ

par le Dr S. KATZ 

[L'Egypte Nouvelle, N°398, 8 février 1952.]

 

   Mon cher Maître, 

   Vous avez bien voulu me demander de vous transcrire quelques mots que j'ai été amené à prononcer le soir de la commémoration de la mort de René Guénon.

    Je dois avouer que ne m'étant nullement préparé à parler ce soir-là, il m'est assez difficile de retrouver aujourd'hui ce que j'ai dit. 

   Tout ce que je me rappelle, c'est d'avoir raconté comment, après plusieurs années de patiente attente, j'avais eu, grâce à l'entremise de Hag Abou Bakr Serag-ed-Dine [ alias Martin Lings ], la joie de connaître René Guénon; - avoir dit aussi la bonhomie, l'affabilité de son accueil, l'extrême simplicité de sa conversation dans ce petit cabinet de travail où entraient et d'où sortaient à tout moment ses adorables fillettes Khadija et Leila, sans que al sérénité du maître et la continuité de son entretien en fussent le moins du monde affectées.

   Comment aussi à l'automne de cette même année 1950, je 'lavais revu, cette fois non plus comme lecteur ou comme quêteur de sa pensée, mais en tant que médecin. Comment alors, encore qu'il fût assez las, il se refusa obstinément à se laisser soigner avant que sa seconde fille (Leila) et son fil,s le petit Ahmad, tous deux également malades, eussent été tirés d'affaire.

  Ce n'est en effet qu'après leur complète guérison qu'il se décida à se laisser faire. Et encore. Les seules médications (ou à peu près) qu'il consentit à subir ressortissaient à une thérapeutique "naturelle". Le refus le plus complet fut opposé à toute demande d'examen complémentaire.

   Comment, enfin, au retour d'un très bref voyage à Paris que j'avais été obligé de faire, j'avais trouvé le Cheikh Abdel Wahed amélioré au point de faire espérer une complète guérison, alors que la suite des événements devait au contraire voir s'acentuer sa dépression généale et apparaître des troubles ne pouvant être reliés à aucune lésion d'un organe particulier. A tel point qu'il ne m'était médicalement aps possible de grouper ces troubles sous 'létiquette d'une affection ordinaire ou reconnue.

   Ce triste dimanche de Janvier où il devait s'éteindre, il s'était à plusieurs reprise dressé sur sa couche en s'écriant : "El Nafass Khalâss" (l'âme s'en vas). Je l'ai revu vivant pour al dernière fois vers 11 heures du même soir. Je l'ai quitté à ce moment pour chercher le Hag Abou Bakr dans son petit village des environs des Pyramides. Un accident m'empêcha de réaliser ce projet. Je revins au Caire et allai chercher un appaeil à inhalation d'oxygène.

   A deux heures du matin, à mon retour à Dokki, j'appris que le Cheikh Abdel Wahed avait rendu le souffle quelques minutes à peine après mon départ.

  Ses dernières parles furent pour invoquer cet Être que sa vie entière fut consacrée à connaître et à faire connaître par un Occident agité et oublieux - et surtout à aimer avec ton son coeur, tout son esprit, toutes ses forces : 
- ALLAH, Allah.

Bureau de René Guénon au Caire.*

______

ANNEXE 

« J’imagine que vous avez déjà appris, par les journaux ou la radio, la nouvelle douloureuse de la mort de René Guénon, survenue dans la nuit du 7 au 8 janvier. J’ai reçu votre lettre le 8 janvier en même temps que la nouvelle de son agonie. Le jour suivant j’apprenais qu’il était décédé. Il souffrait depuis plusieurs mois et avait cessé toutes ses correspondances vers la fin novembre. Il souffrait d’un œdème à une jambe, causé par des rhumatismes. En décembre le danger semblait complètement écarté, mais l’empoisonnement de son sang lui causa un abcès à la gorge et il semble que cela ait accéléré sa fin, si cela n’en fut pas la cause. Il y a eu des moments durant ses derniers mois où, comme je vous le disais, il était clair que je le dérangeais et que je le fatiguais ; sa résistance avait bien diminué. Mais il était lucide jusqu’à ses derniers instants.

« Voici quelques détails bien touchants : durant ses derniers jours, il semble qu’il savait qu’il allait mourir, et dans l’après-midi du 7 janvier il performa un dhikr très intense, soutenu de chaque côté par son épouse et un membre de sa famille. Les femmes étaient fatiguées et s’épuisèrent avant lui. Elles racontent que ce jour là, sa sueur avait l’odeur du parfum de fleurs. Finalement, il leur demanda avec insistance la permission de mourir, ce qui montre bien qu’il pouvait choisir le moment de sa mort. Les femmes le supplièrent de rester en vie plus longtemps. Finalement, il demanda à son épouse : « Ne puis-je mourir maintenant ? J’ai tellement souffert ! » Elle lui répondit en acquiesçant : « Avec la protection de Dieu ! » Il mourut alors presque immédiatement, après qu’il fit une ou deux invocations de plus !

« Quelques détails de plus : son chat, qui semblait en parfaite santé, a commencé à gémir et mourut quelques heures plus tard. Le jour de sa mort, René Guénon avait rendu son épouse perplexe en lui disant qu’après son décès elle devait laisser sa chambre inchangée. Personne ne devait toucher ses livres ou ses papiers. Il souligna qu’autrement il ne serait pas capable de la voir, elle et leurs enfants, mais dans cette chambre non perturbée il demeurerait assis à son bureau et il pourrait continuer à les voir, même si eux ne pourraient le voir ! »

– Michel Vâlsan, lettre à Vasile Lovinescu, 18 juin 1951.* 

(*) Source : Groupe facebook "Oeuvre de René Guénon".

Tag(s) : #René Guénon
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