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[Reza SHAH-KAZEMI L'Esprit de tolérance en islam, fondements doctrinaux et aperçus historiques, trad. Tayeb Chouiref, éd. Tasnîm 2016, pages 185 à 203. ]

[...] Le Coran averti donc les Gens du Livre d'éviter les généralisations simplistes :

« Ils ne sont pas tous semblables. Parmi les Gens du Livre, il y a une communauté droite ; ils récitent les versets de Dieu pendant les veilles de la nuit, et ils se prosternent. Ils croient en Dieu et au Jour dernier, ordonnent la conduite correcte et interdisent l'indécence, et ils rivalisent entre eux dans les bonnes oeuvres. Ceux-là sont les justes. Et quelques bien qu'ils fassent, il ne leur sera pas nié ; et Dieu connaît les hommes de piété. » (3, 113-114)

Le Coran attire aussi l'attention sur deux qualités fondamentales – l'intensité de l'adoration et la profondeur de l'humilité – qui susciteront de ''l'affection'' entre croyants de différentes religions :

« Tu trouveras que les ennemis les plus acharnés des croyants sont les Juifs et les associateurs. Et tu trouveras que les hommes qui se rapprochent le plus des croyants par l'affection sont ceux qui disent : ''Certes, nous sommes chrétiens !'' C'est parce qu'il y a parmi eux des prêtres et des moines et parce qu'ils ne s'enflent pas d'orgueil. » (5, 82)

Cette adoration humble de prêtres et de moines sincères se retrouvera dans toutes les religions, de même que son contraire : l’indifférence vis-à-vis de Dieu, combinée avec le mépris des croyants des autres religions. Ces versets et d’autres ordonnent aux Musulmans de maintenir un sens vivant de discernement et d’éviter les généralisations simplistes et les idées figées vis-à-vis des différentes communautés. Le discernement et l’impartialité sont des reflets de la justice de Dieu et de sa sagesse. Un sens droit de la justice divine rend absurdes les prétentions criardes de tribalisme religieux ('asabiyya). Cette mentalité de jâhiliyya est liée au fanatisme intolérant (ta'assub), comme nous le reverrons plus en détail à propos de la vertu prophétique cardinale de sage patience et de tolérance (hilm).(43)

(43) Ceci est l'un des thèmes clefs sur lesquels insiste Karen Armstrong dans sa deuxième biographie du Prophète, Muhammad : Prophet for our Time, dont il a été question plus haut. Elle attire à bon droit l'attention (p. 79) sur l'arrogance irascible qui est au coeur même de la notion de jahl, d'où la mention de l'ennemi le plus actif du Prophète, Abû-l-Hakam, sous le nom de "Abû Jahl", à cause, non de son ignorance, mais de son arrogance.

[...] Parler de la recherche intellectuelle de la connaissance, c'est aussi inévitablement parler de la vertu, et c'est ici que le paradigme de la perfection prophétique a la plus extrême importance : « J'ai été envoyé comme prophète pour parfaire les traits les plus nobles du caractère (makârim al-akhlâq). » (55) dit le Prophète, faisant allusion au principe selon lequel comprendre le message de l'Unité divine — dont la transmission était la raison principale de sa mission — à la fois exige et produit la noblesse de caractère. En d'autres termes, il ne peut pas y avoir d'assimilation authentique des mystères de la révélation, de la signification de la méthode apportée par un prophète, et des profondeur de la connaissance authentique, sans la pleine participation de toute la personne,(56) ou plutôt de la personne rendue intégrale par la parfaite noblesse de l'âme, par sa magnanimité.

(55) Ce hadith se trouve dans les collections d'Ahmad b. Hanbal, de Bayhaqî et de Hâkim al-Nisâbûrî, comme le note al-Hâfiz al-'Irâqî dans son commentaire avec "authentification" (takhrîj) sur l'Ihyâ d'al-Gazâli, vol. 3, p. 70, dans le chapitre sur les vertus prophétiques, "Kîtâb âdâb al-ma'ïsha wa akhlaq al-nubuwwa", vol. 3, p. 69-109. traduction de L. Zolondek, Book XX of al-Ghazâlî's Ihya Ulum al-Dîn, Leiden, 1963.

(56) Martin Lings le fait remarquer : « Pour être parfaite, l'âme doit être entière. La "sainteté" (holiness), l' "intégralité" (wholeness) et la "santé" (health) étaient à l'origine le même mot et ont été simplement différenciées dans la forme et dans le fond par la fragmentation du langage. Les vertus de sincérité et de simplicité sont inséparables de cette perfection, car chacune à sa manière exprime l'indivisibilité de l'âme. » Croyance anciennes et superstitions modernes; Pardès, 1987, p. 49 (réédition à paraître aux éd. Tasnîm en 2017.). Ce qui démontre à sa manière l'une des significations du tawhîd, littéralement "réaliser l'un" ou "faire l'un", donc intégrer et non simplement "affirmer l'un" ou "déclarer l'un".

[...] Vouloir comprendre correctement la nature de hilm nous amène au coeur même de la vertu islamique, et on ne peut saisir complètement les racines de la tolérance dans l'Islam si on ne voit pas la signification, l'influence et le rayonnement de cette vertu prophétique cardinale. Toshihiko Izutsu affirme, dans son oeuvre pionnière sur les termes clefs du Coran, que ce n'est pas seulement le caractère du Prophète, mais aussi le Coran tout entier, qui "sont dominés par l'esprit de hilm". (64) Cette affirmation fait écho au postulat de base de la foi musulmane, la croyance en l'affinité fondamentale entre le Message et le Messager. Quand on lui a demandé de définir le caractère du Prophète, son épouse 'Âïsha a répondu : « Son caractère était le Coran. » (kâna khuluquhu al-qur'ân) (65). Le Coran et l'âme du Prophète étaient identiques, tous les deux baignaient dans la qualité de hilm.

 Il est impossible de traduire avec précision le mot hilm par un terme occidental unique. Il comprend les signi­fications suivantes : tolérance, sagesse, patience, sang-froid, maîtrise de soi, imperturbabilité, sans oublier les qualités déjà citées d’amabilité, de douceur et de no­blesse. Le Nom divin al-Halîm est souvent traduit, bien que de façon inadéquate, par "le Doux". Pour améliorer cette traduction, il faudrait revenir au sens premier du mot, en se rappelant qu’il est lié à la noblesse de l’âme, ce qu’on retrouve encore aujourd’hui dans "gentleman". Être un gentleman [littéralement un gentilhomme], c’est être courtois et aimable, certes, mais cela implique aus­si, et de façon plus essentielle, le sens de la noblesse, ou l’aristocratie qu’il ne faut pas prendre selon son sens so­cial, qui est restrictif, mais dans le sens originel grec "le pouvoir des meilleurs". Les aristocrates, selon Platon, sont ceux dont la meilleure part de l’âme gouverne les autres éléments, donc en qui l’intellectuel gouverne le passionnel et l’irascible.(66) Si le mot "gentil" est pris au sens de noblesse et d’aristocratie - donc avec le double sens de parfaite maîtrise de soi et d’amour — tendresse, compassion, douceur — on est alors tout près de ce que connotent tous les sens impliqués dans hilm. La relation entre le hilm et la tolérance est évidente ; il ne peut y avoir de tolérance au sens plein du terme — donc basée sur un respect sincère — si le hilm, avec ses qualités asso­ciées, est absent. La tolérance est un concomitant natu­rel de l’attitude de patience envers l’Autre, attitude qui suppose au moins un certain degré de maîtrise de soi, de grâce et de sérénité, dont la source est la sagesse. Hilm implique et évoque tout cela.

(66) Voir Platon, La République, Flammarion, 2005, Livre VI, 484a, - Livre VII, 541b.. On comprend peut-être mieux pourquoi Shake­speare parle de "bénédictions célestes" octroyées à un "esprit doux" : « Tu as un esprit de douceur et les bénédictions célestes suivent ces créatures-là » dit le Grand Chambellan dans Henry VIII, acte II, scène 3. De même, Dante fait ressortir les aspects de grâce et de noblesse inhérents à la racine latine du mot quand il écrit dans sa Vita Nuova : Amore e’I cor gentil sono una cosa. (“L’amour et le cœur noble sont une seule chose”). Voir Jay Ruud, Dante: A Literary Réfé­rencé to His Life and Work, New York, 2008, p. 324.

Le vice qui s’oppose le plus totalement au hilm est, et c’est un peu surprenant, jahl, qu’on traduit le plus souvent simplement par “ignorance”, mais qui est bien davantage qu’une simple absence de connaissance. Il est vrai qu’aussi bien 'ilm que hilm sont des antonymes de jahl, mais cela montre d’une part que la racine 'ilm est inséparable de la tolérance, de la patience, de la bonté et de la domination de soi propres à hilm ; et d’autre part, que la racine jahl est inséparable de l’égocentricité, de la véhémence, du fanatisme, du manque de réflexion et du caprice — bref l’éventail de vices déclenchés par l’absence de contrôle de soi, donc directement opposés à hilm.(67) Hilm et 'ilm sont en symbiose, de sorte qu’on pourrait définir hilm comme la tolérance née de la connaissance, et 'ilm comme cette connaissance même. Comme le dit l’Imàm 'Alî : « Le Hilm est le sommet de l’intellect. » (68) Ce qu’on appelle "l’âge de l’ignorance", al-jâhiliyya — celui qui a précédé l’Islam — a été un âge où aucune norme de comportement ne transcendait les règles tribales : on soutenait avec ardeur ceux de sa propre tribu, qu’ils aient raison ou tort. La notion même de “droit” s’identifiait donc exclusivement à la tribu. Ce tribalisme est évidemment à l’antipode de la justice universelle et de la réalité objective ; dans cette extension communautaire de l’ego, il restait peu de place et pour une tolérance compatissante de l’Autre et pour un quelconque code éthique. D’où le rejet sans compromission par l’Islam de cette mentalité, et son apologie de la vertu de hilm. [...]

(67) Le mot ‘aql, intellect, est aussi considéré comme un synonyme de hilm, comme le montre Izutsu ; voir God and Man, p. 233-235.
(68) Cité par Rayshahri, Mîzân al-hikma, p. 311.

 

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