Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

René Guénon - SIGNIFICATION DE LA MÉTALLURGIE

Le Pilier de fer de Delhi ou Pilier de fer de Mehrauli est un vestige archéologique et une curiosité métallurgique se trouvant dans le complexe du Qûtb Minâr dans la banlieue sud de Delhi. Il a la particularité de ne pas rouiller1.(wikipédia.)

Nous avons dit que les arts ou les métiers qui impliquent une activité s’exerçant sur le règne minéral appartiennent proprement aux peuples sédentaires, et que, comme tels, ils étaient interdits par la loi traditionnelle des peuples nomades, dont la loi hébraïque représente l’exemple le plus généralement connu ; il est évident, en effet, que ces arts tendent directement à la « solidification » qui, dans le monde corporel tel qu’il se présente à nous, atteint effectivement son degré le plus accentué dans le minéral lui-même. D’ailleurs, ce minéral, sous sa forme la plus commune qui est celle de la pierre, sert avant tout à la construction d’édifices stables(1) ; une ville surtout, par l’ensemble des édifices qui la composent, apparaît en quelque sorte comme une agglomération artificielle de minéraux ; et comme nous l’avons déjà dit, la vie dans les villes correspond à un sédentarisme encore plus complet que la vie agricole, de même que le minéral est plus fixe et plus « solide » que le végétal. Mais il y a encore autre chose : les arts ayant pour objet le minéral comprennent aussi la métallurgie sous toutes ses formes ; or, si l’on observe que, à notre époque, le métal tend de plus en plus à se substituer à la pierre elle-même dans la construction, comme la pierre s’était autrefois substituée au bois, on est tenté de penser qu’il doit y avoir là un symptôme caractéristique d’une phase plus « avancée » dans la marche descendante du cycle ; et cela est confirmé par le fait que, d’une façon générale, le métal joue un rôle toujours grandissant dans la civilisation moderne « industrialisée » et « mécanisée », et cela aussi bien au point de vue destructif, si l’on peut dire, qu’au point de vue constructif, car la consommation de métal qu’entraînent les guerres contemporaines est véritablement prodigieuse.

(1) Il est vrai que, chez beaucoup de peuples, les constructions des époques les plus anciennes étaient en bois, mais évidemment de tels édifices n’étaient ni aussi durables, ni par conséquent aussi fixes, que des édifices en pierre ; l’emploi du minéral dans la construction implique donc, en tout cas, un plus grand degré de « solidité » dans tous les sens de ce mot.


     Cette remarque s’accorde d’ailleurs avec une particularité qu’on rencontre dans la tradition hébraïque : dès le début, quand l’emploi des pierres était permis dans certains cas tels que la construction d’un autel, il était néanmoins spécifié que ces pierres devaient être « entières » et « non touchées par le fer »(2) ; d’après les termes mêmes de ce passage, l’insistance porte moins sur le fait de ne pas travailler la pierre que sur celui de ne pas y employer le métal ; l’interdiction concernant le métal était donc plus rigoureuse, surtout pour tout ce qui était destiné à un usage plus spécialement rituel(3). Il subsista même des traces de cette interdiction quand Israël eut cessé d’être nomade et construisit ou fit construire des édifices stables : quand on bâtit le Temple de Jérusalem, « les pierres furent amenées toutes telles qu’elles devaient être, de sorte que, en bâtissant la maison, on n’entendît ni marteau, ni hache, ni aucun outil de fer »(4). Ce fait n’a d’ailleurs en réalité rien d’exceptionnel, et on pourrait trouver, en ce sens, une foule d’indices concordants : ainsi, dans bien des pays, une sorte d’exclusion partielle de la communauté, ou tout au moins de « mise à l’écart », a existé et existe même encore contre les ouvriers travaillant les métaux, surtout les forgerons, dont le métier s’associe du reste souvent avec la pratique d’une magie inférieure et dangereuse, dégénérée finalement, dans la plupart des cas, en sorcellerie pure et simple. Pourtant, d’un autre côté, la métallurgie, dans certaines formes traditionnelles, a été au contraire particulièrement exaltée et a même servi de base à des organisations initiatiques fort importantes ; nous nous contenterons de citer à cet égard l’exemple des Mystères kabiriques, sans pouvoir d’ailleurs insister ici sur ce sujet très complexe et qui nous entraînerait beaucoup trop loin ; ce qu’il faut en retenir pour le moment, c’est que la métallurgie a à la fois un aspect « sacré » et un aspect « exécré » et, au fond, ces deux aspects procèdent d’un double symbolisme inhérent aux métaux eux-mêmes.

 

(2) Deutéronome, XXVII, 5-6. 

(3) De là aussi l’emploi persistant des couteaux de pierre pour le rite de la circoncision. 

(4) I Rois, VI, 7. – Le Temple de Jérusalem contenait cependant une grande quantité d’objets métalliques, mais l’usage de ceux-ci se rapporte à l’autre aspect du symbolisme des métaux, qui est en effet double comme nous le dirons tout à l’heure ; il semble d’ailleurs que l’interdiction ait fini par être en quelque sorte « localisée » principalement sur l’emploi du fer, qui est précisément, de tous les métaux, celui dont le rôle est le plus important à l’époque moderne.

 
     Pour comprendre ceci, il faut avant tout se souvenir que les métaux, en raison de leurs correspondances astrales, sont en quelque sorte les « planètes du monde inférieur » ; ils doivent donc naturellement avoir, comme les planètes elles-mêmes dont ils reçoivent et condensent pour ainsi dire les influences dans le milieu terrestre, un aspect « bénéfique » et un aspect « maléfique »(5) De plus, puisqu’il s’agit en somme d’un reflet inférieur, ce que représente nettement la situation même des mines métalliques à l’intérieur de la terre, le côté « maléfique » doit facilement devenir prédominant ; il ne faut pas oublier que, au point de vue traditionnel, les métaux et la métallurgie sont en relation directe avec le « feu souterrain », dont l’idée s’associe sous bien des rapports à celle du « monde infernal »(6). Bien entendu, les influences métalliques, si on les prend par le côté « bénéfique » en les utilisant d’une façon vraiment « rituelle » au sens le plus complet de ce mot, sont susceptibles d’être « transmuées » et « sublimées », et elles peuvent même d’autant mieux devenir alors un « support » spirituel, que ce qui est au niveau le plus bas correspond, par analogie inverse, à ce qui est au niveau le plus élevé ; tout le symbolisme minéral de l’alchimie est en définitive fondé là-dessus, aussi bien que celui des anciennes initiations kabiriques(7). Par contre, quand il ne s’agit que d’un usage profane des métaux, et étant donné que le point de vue profane lui-même a nécessairement pour effet de couper toute communication avec les principes supérieurs, il n’y a plus guère que le côté « maléfique » des influences correspondantes qui puisse agir effectivement, et qui se développera d’ailleurs d’autant plus qu’il se trouvera ainsi isolé de tout ce qui pourrait le restreindre et lui faire équilibre ; et ce cas d’un usage exclusivement profane est évidemment celui qui, dans le monde moderne, se réalise dans toute son ampleur(8).

 

(5) Dans la tradition zoroastrienne, il semble que les planètes soient envisagées presque exclusivement comme « maléfiques » ; ceci peut résulter d’un point de vue particulier à cette tradition, mais d’ailleurs ce qui est connu comme subsistant actuellement de celle-ci n’en représente que des fragments trop mutilés pour qu’il soit possible de se prononcer exactement sur des questions de ce genre. 

(6) En ce qui concerne cette relation avec le « feu souterrain », la ressemblance manifeste du nom de Vulcain avec celui du Tubalcaïn biblique est particulièrement significative ; tous deux sont d’ailleurs représentés également comme des forgerons; et précisément au sujet des forgerons, nous ajouterons que cette association avec le « monde infernal » explique suffisamment ce que nous disions plus haut sur le côté « sinistre » de leur métier. – Les Kabires, d’autre part, tout en étant aussi des forgerons, avaient un double aspect terrestre et céleste, les mettant en rapport à la fois avec les métaux et avec les planètes correspondantes. 

(7) Il convient de dire que l’alchimie proprement dite s’arrêtait au « monde intermédiaire » et s’en tenait au point de vue qu’on peut appeler « cosmologique » ; mais son symbolisme n’en était pas moins susceptible d’une transposition lui donnant une valeur véritablement spirituelle et initiatique.

(8) Le cas de la monnaie, telle qu’elle est actuellement, peut encore servir ici d’exemple caractéristique : dépouillée de tout ce qui pouvait, dans des civilisations traditionnelles, en faire comme un véhicule d’« influences spirituelles », non seulement elle est réduite à n’être plus, en elle-même, qu’un simple signe « matériel » et quantitatif, mais encore elle ne peut plus jouer qu’un rôle véritablement néfaste et « satanique », qu’il n’est que trop facile de constater effectivement à notre époque.

 
     Nous nous sommes surtout placé jusqu’ici au point de vue de la « solidification » du monde, qui est d’ailleurs celui qui aboutit proprement au « règne de la quantité », dont l’usage actuel des métaux n’est encore qu’un aspect ; ce point de vue est, en fait, celui qui s’est manifesté en toutes choses de la façon la plus apparente jusqu’au point où le monde en est arrivé présentement. Mais les choses peuvent aller plus loin encore, et les métaux, du fait des influences subtiles qui y sont attachées, peuvent aussi jouer un rôle dans une phase ultérieure tendant plus immédiatement vers la dissolution finale ; assurément, ces influences subtiles, dans tout le cours de la période qu’on peut qualifier de matérialiste, sont en quelque sorte passées à l’état latent, comme tout ce qui est en dehors de l’ordre corporel pur et simple ; mais cela ne veut point dire qu’elles aient cessé d’exister, ni même qu’elles aient cessé entièrement d’agir, quoique d’une façon dissimulée, dont le côté « satanique », qui existe dans le « machinisme » lui-même, surtout (mais non pas uniquement) dans ses applications destructives, n’est en somme qu’une manifestation, quoique les matérialistes soient naturellement incapables d’en rien soupçonner. Ces mêmes influences peuvent donc n’attendre qu’une occasion favorable pour affirmer leur action plus ouvertement, et naturellement, toujours dans le même sens « maléfique » puisque, pour ce qui est des influences d’ordre « bénéfique », ce monde leur a été pour ainsi dire fermé par l’attitude profane de l’humanité moderne; or cette occasion peut même n’être plus très éloignée, car l’instabilité qui va actuellement en croissant dans tous les domaines montre bien que le point correspondant à la plus grande prédominance effective de la « solidité » et de la « matérialité » a été déjà dépassé.
 
     On comprendra peut-être mieux ce que nous venons de dire si l’on remarque que les métaux, suivant le symbolisme traditionnel, sont en relation non seulement avec le « feu souterrain » comme nous l’avons indiqué, mais encore avec les « trésors cachés », tout cela étant d’ailleurs assez étroitement connexe, pour des raisons que nous ne pouvons songer à développer davantage en ce moment, mais qui peuvent notamment aider à l’explication de la façon dont des interventions humaines sont susceptibles de provoquer ou plus exactement de « déclencher » certains cataclysmes naturels. Quoi qu’il en soit, toutes les « légendes » (pour parler le langage actuel) qui se rapportent à ces « trésors » montrent clairement que leurs « gardiens », c’est-à-dire précisément les influences subtiles qui y sont attachées, sont des « entités » psychiques qu’il est fort dangereux d’approcher sans posséder les « qualifications » requises et sans prendre les précautions voulues ; mais en fait, quelles précautions des modernes, qui sont complètement ignorants de ces choses, pourraient-ils bien prendre à cet égard ? Ils sont trop évidemment dépourvus de toute « qualification », ainsi que de tout moyen d’action dans ce domaine, qui leur échappe en conséquence de l’attitude même qu’ils ont prise vis-à-vis de toutes choses ; il est vrai qu’ils se vantent constamment de « dompter les forces de la nature », mais ils sont certes bien loin de se douter que, derrière ces forces mêmes, qu’ils envisagent en un sens exclusivement corporel, il y a quelque chose d’un autre ordre, dont elles ne sont réellement que le véhicule et comme l’apparence extérieure ; et c’est cela qui pourrait bien quelque jour se révolter et se retourner finalement contre ceux qui l’ont méconnu.
 
     À ce propos, nous ajouterons incidemment une autre remarque qui ne semblera peut-être que singulière ou curieuse, mais que nous aurons l’occasion de retrouver par la suite : les « gardiens des trésors cachés », qui sont en même temps les forgerons travaillant dans le « feu souterrain », sont, dans les « légendes », représentés à la fois, et suivant les cas, comme des géants et comme des nains. Quelque chose de semblable existait aussi pour les Kabires, ce qui indique que tout ce symbolisme est encore susceptible de recevoir une application se référant à un ordre supérieur ; mais si l’on s’en tient au point de vue où, du fait des conditions mêmes de notre époque, nous devons nous placer présentement, on ne peut en voir que la face en quelque sorte « infernale », c’est-à-dire qu’il n’y a là, dans ces conditions, qu’une expression d’influences appartenant au côté inférieur et « ténébreux » de ce qu’on peut appeler le « psychisme cosmique » ; et comme nous le verrons mieux en poursuivant notre étude, ce sont effectivement les influences de cette sorte qui, sous leurs formes multiples, menacent aujourd’hui la « solidité » du monde. Pour compléter cet aperçu, nous noterons encore, comme se rapportant évidemment au côté « maléfique » de l’influence des métaux, l’interdiction fréquente de porter sur soi des objets métalliques pendant l’accomplissement de certains rites, soit dans le cas de rites exotériques(8), soit dans celui de rites proprement initiatiques(9). Sans doute, toutes les prescriptions de ce genre ont avant tout un caractère symbolique, et c’est même ce qui en fait la valeur profonde ; mais ce dont il faut bien se rendre compte, c’est que le véritable symbolisme traditionnel (qu’on doit bien se garder de confondre avec les contrefaçons et les fausses interprétations auxquelles les modernes appliquent parfois abusivement le même nom)(10) a toujours une portée effective, et que ses applications rituelles, en particulier, ont des effets parfaitement réels, bien que les facultés étroitement limitées de l’homme moderne ne puissent généralement les percevoir. Il ne s’agit point là de choses vaguement « idéales », mais, bien au contraire, de choses dont la réalité se manifeste parfois d’une façon en quelque sorte « tangible » ; s’il en était autrement, comment pourrait-on expliquer, par exemple, le fait qu’il y a des hommes qui, dans certains états spirituels, ne peuvent souffrir le moindre contact même indirect des métaux, et cela même si ce contact a été opéré à leur insu et dans des conditions telles qu’il leur soit impossible de s’en apercevoir par le moyen de leurs sens corporels, ce qui exclut forcément l’explication psychologique et « simpliste » par l’« autosuggestion »(11) ? Si nous ajoutons que ce contact peut aller, en pareil cas, jusqu’à produire extérieurement les effets physiologiques d’une véritable brûlure, on conviendra que de tels faits devraient donner à réfléchir si les modernes en étaient encore capables ; mais l’attitude profane et matérialiste et le parti pris qui en résulte les ont plongés dans un incurable aveuglement.

 

(8) Cette interdiction existe notamment, du moins en principe, pour les rites islamiques du pèlerinage, bien que, en fait, elle ne soit plus rigoureusement observée aujourd’hui ; de plus, celui qui a accompli entièrement ces rites, y compris ce qui en constitue le côté le plus « intérieur », doit s’abstenir désormais de tout travail où le feu est mis en œuvre, ce qui exclut en particulier les forgerons et autres métallurgistes. 

(9)  Dans les initiations occidentales, ceci se traduit, dans la préparation rituelle du récipiendaire, par ce qui est désigné comme le « dépouillement des métaux ». On pourrait dire que dans un cas comme celui-là, les métaux, outre qu’ils peuvent nuire effectivement à la transmission des « influences spirituelles », sont pris comme représentant en quelque sorte ce que la Kabbale hébraïque appelle les « écorces » ou les « coquilles » (qlippoth), c’est-à-dire ce qu’il y a de plus inférieur dans le domaine subtil, constituant, s’il est permis de s’exprimer ainsi, les « bas-fonds » infra-corporels de notre monde. 

(10) Ainsi, les « historiens des religions », dans la première moitié du XIXe siècle, avaient inventé quelque chose à quoi ils avaient donné le nom de « symbolique », et qui était un système d’interprétation n’ayant avec le vrai symbolisme que des rapports extrêmement lointains ; quant aux abus simplement « littéraires » du mot « symbolisme », il est évident qu’il ne vaut même pas la peine d’en parler.

(11) Nous pouvons citer ici, comme exemple connu, le cas de Shrî Râmakrishna.

 

[René Guénon - Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, chap. XXII : Signification de la métallurgie.]

 

 

Tag(s) : #René Guénon