Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Photo : Vue du Château d'Angers (1900), forteresse construite par Louis IX (dit Saint Louis) au XIIIè siècle, dans l'une des tours de laquelle René d'Anjou (dit Le Bon) serait né le 16 janvier 1409. En 1997, un cairn est mis au jour à l'ouest de la cour, sous les vestiges de l'ancien château comtal. Construit aux alentours de 4500 av. J.-C., le cairn se composait de quatre ou cinq chambres funéraires... (Cf. Wikipedia).

Photo : Vue du Château d'Angers (1900), forteresse construite par Louis IX (dit Saint Louis) au XIIIè siècle, dans l'une des tours de laquelle René d'Anjou (dit Le Bon) serait né le 16 janvier 1409. En 1997, un cairn est mis au jour à l'ouest de la cour, sous les vestiges de l'ancien château comtal. Construit aux alentours de 4500 av. J.-C., le cairn se composait de quatre ou cinq chambres funéraires... (Cf. Wikipedia).

 

 LE BON ROI RENÉ

 

[Etudes Traditionnelles n° 452-53, avril-septembre 1976.]

 

Le roi René est certes l'une des figures les plus curieuses et les plus attachantes du XVe siècle. Parmi les ouvrages qui lui ont été consacrés, l’un des mieux documentés — et l’un des plus agréables à lire — est sans conteste celui de M. Jacques Levron, dont une nouvelle version vient de paraître récemment. Cette étude contribue à mettre en lu­mière — encore que l'auteur s'en tienne à un point de vue strictement historique — certains aspects peu connus de l'existence de l'illustre souverain.

 

On peut à juste titre s’interroger sur l’origine de la « popularité » fort durable dont jouit René d'Anjou, si l’on considère que ses expéditions guer­rières — exception faite de sa participation à la guerre de Cent Ans (1) — se soldèrent par des échecs assez lamentables, et que son administration, bien que consciencieuse et intelligente, ne s’est pas tou­jours avérée être des plus fructueuses, ni des plus prisées.

 

Cette « popularité » doit être, à notre avis, rappro­chée du fait que, placé à un tournant de l'histoire, le XVe siècle, il fut sans doute l’un des personnages qui se chargèrent de transmettre aux Temps mo­dernes certains éléments de l’intellectualité et de la spiritualité du Moyen Age. éléments qui, autrement, eussent été irrémédiablement perdus, et ce, en les introduisant dans ce que l’on est convenu d’appeler le « folklore » (2).

 

(1) A ce sujet, on notera que Jeanne d’Arc, lors de sa visite à Nancy à Charles de Lorraine, beau-père de René, avait expressément demandé que ce dernier, alors tout jeune duc de Bar, l’accompagnât à la cour de France. Le duc de Lorraine s’y opposa, mais il paraît de plus en plus assuré que la mère de René, Yolande d’Anjou, joua, peut-être à l’instigation de son fils, un rôle déterminant dans l’accueil que reçut Jeanne à Chinon, et donc dans le succès final de sa démarche.

(2) Le nom de René, qui fut imposé à ce cadet de la famille d’Anjou, doit son origine à une « légende» hagiographique dont la signification symbolique est intéressante. Un évêque d’Angers, Maurille, avait par négligence laissé mourir un enfant sans le baptiser, et s'était enfui désespéré en Angleterre. Les Angevins vinrent l’y chercher. Maurille regagna donc Angers, et ramena l’enfant à la vie. Ainsi ce dernier était deux fois né (Renatus) ; il devint à son tour évêque et fut canonisé.

 

Nous connaissons quelques-unes de ces contribu­tions du roi au développement de fêtes et de pèlerinages qui sont riches en significations profondes. La plu­part d’entre elles sont liées à la « légende » de l'arri­vée et du séjour en Provence de la famille de Lazare, légende dont nous pensons qu’elle est relative à l'introduction d'une forme initiatique chrétienne en Occident. En effet, c’est René qui créa et encouragea avec un zèle manifeste le pèlerinage des Saintes-Maries à Notre-Dame-de-la-Mer, après avoir recher­ché et découvert en ce lieu les reliques des saintes femmes. A ce pèlerinage se rattache celui de la Sainte-Baume, dont sainte Marie-Madeleine avait fait sa résidence, et que le souverain vénérait avec la plus grande dévotion ; et aussi la fête de la Taras- que, dont il aurait également fondé la confrérie, et où apparaît avec évidence le symbolisme de la vic­toire sur le dragon.

 

Le roi René institua aussi à Angers une fête en l’honneur d’une hydrie de porphyre dont on lui avait assuré qu’elle n’était autre que l’une des urnes de Cana. Que l'authenticité du récipient ait été mise en doute importe assez peu ; ce qui est remarquable, c’est que cette hydrie puisse être regardée comme une sorte de substitut populaire du Graal.

 

Au reste, on peut dire que le duc d’Anjou fut l’un des derniers grands chevaliers du Moyen Age. La dilection toute particulière dont il fit montre à l’égard de la chevalerie se manifesta, à première vue du moins, d’une manière assez extérieure, ainsi qu’en témoignent les fêtes splendides et les tournois mer­veilleux, tels que l’Emprise de la Gueule du Dragon, le Pas du Perron, l'Emprise de la joyeuse Garde dont il fut l’organisateur, et le traité qu’il consacra à l’art des tournois. Il y a probablement là l’indice d’une certaine dégénérescence par brillante extério­risation, mais il faut, dans ce genre de jugement, tenir compte de l’époque en faisant la part des cir­constances historiques particulières qui la marquent.

 

Ce que l’on peut avant tout retenir, en ce qui concerne ce sujet, c’est que le nom du roi s’est trouvé lié à deux organisations chevaleresques. La première est celle à laquelle il fut rattaché dès son adoles­cence, l’ordre de la Fidélité, fondé en 1416 par son grand-oncle, le cardinal-duc de Bar. Ce dernier avait adopté René, et avait fait de lui l’héritier de son duché. A la cour de Bar, le jeune prince fut « ini­tié aux difficiles arcanes de la chevalerie. Les règles du parfait chevalier exigeaient un long apprentis­sage. Fidèle à toutes les coutumes anciennes, à tou­tes les traditions, le cardinal les enseigna à son petit- neveu. Et, pour qu’il pût apprendre à les pratiquer, il le fit recevoir dans l’ordre de la Fidélité... Cet ordre ne groupait que quarante membres, les uns chargés d’ans et d'expérience, les autres très jeunes, comme René. Les aînés veillaient à la formation de leurs cadets. » Il serait tentant de supposer que cet ordre de la Fidélité a quelque rapport avec l’orga­nisation des Fidèles d’Amour ; remarquons à ce propos que son fondateur cumulait des fonctions sacerdotales et des charges d’ordre temporel, que son emblème n’était autre qu’un lévrier bleu rappe­lant singulièrement le vautre de Dante, et que sa devise était : Tout ung.

 

Plus tard, le souverain créa lui-même son pro­pre ordre de chevalerie. A cet égard, il est curieux de constater, en cette phase finale de l’histoire de la chevalerie que constitue la fin du XIVe et le début du XVe siècle, l’apparition de nombre d’ordres nouveaux : L’Ordre de la Jarretière, l’Ordre des Che­valiers de l’Etoile, L’Ordre de la Toison d’Or ne sont que les plus connus d’entre eux. Le roi René, quant à lui, fonda L’Ordre du Croissant. Faut-il voir en ce nom le reflet des excellentes relations qu’il entretint avec les émirs africains ? Cet ordre fut placé sous le patronage de saint Maurice. Ses membres — ils étaient au maximum cinquante — étaient tenus de porter au bras droit un croissant d’armes émaillé ; ils promettaient d’ouïr chaque jour la messe, et de lire les Heures de Notre-Dame. Apparemment en­core, l’action de cet ordre ne s'exerça que d’une façon tout extérieure, ainsi qu’en fait foi l’explica­tion de la devise que fournit René lui-même : « Tou­tes les actions des chevaliers ne doivent avoir d’au­tre but que de se faire valoir, afin que leur loz et leur renommée puissent être toujours croissants, assurés que leurs prouesses seraient enregistrées dans les chroniques de l’ordre. » Mais il ne faut pas négliger, ici non plus, la possibilité d’une significa­tion et d’une influence plus intérieures, lesquelles n’avaient pas à être divulguées. On peut toutefois envisager une autre éventualité : cet aspect de spi­ritualité profonde aurait été reporté sur la confré­rie que le roi établit à la fin de sa vis, et qu’il appela d’une manière fort évocatrice la confrérie de la Révérendissime Paix.

 

Quant au lustre dont les historiens ne cessèrent de parer René, il est dû essentiellement au rôle de mécène qu’il joua tout au long de son règne. Il pro­tégea en effet nombre de peintres et de poètes. Par­mi les premiers figurent quelques-uns des plus grands primitifs français, et en particulier Nicolas Froment, l’auteur du tryptique du Buisson ardent, que l’on peut admirer à la cathédrale d’Aix, et dont la richesse symbolique est remarquable. Ne peut-on dire que ces peintres ont eux-mêmes contribué à maintenir dans l’art, du moins durant un certain temps, au cours d’une évolution trop rapide, une part appréciable des connaissances médiévales ? De sorte que, en les y aidant, le roi n’aurait fait qu’œuvrer dans une direction identique.

 

Au reste, il était lui-même peintre et écrivain. Cer­tes, il s’est cantonné, dans l’un et l’autre domaine, à un niveau assez médiocre si l’on s’en tient à un jugement d’ordre « esthétique ». Par contre, si l’on considère la substance même de ce qu’il exprime, elle s’avère relever d’une tout autre dimension. Nous avons déjà fait allusion à l’ouvrage, technique en quelque sorte, relatif à l'art des tournois. René composa également le Mortifiement de vaine Plai­sance, manuel à première vue d’inspiration dévote, mais où apparaissent déjà des symboles d’un ordre différent, telle cette haute montagne où parvient l’âme, et où siègent, parmi les fleurs et sous les grands arbres, quatre dames en prière autour d’une croix : ce sont Ferme-Foy, Sûre-Espérance, Souve­rain-Amour et Grâce-Divine.

 

Mais c’est surtout dans le Livre de Cuer d’Amour espris que se manifestent clairement les intentions de l’auteur. Cette oeuvre, célèbre surtout par les admirables miniatures dont est orné le plus ancien de ses manuscrits, est en effet une sorte de conden­sé, un peu artificiel sans doute, des grands thèmes ésotériques du Moyen Age, ceux du Roman de la Rose, de la Divine Comédie, de la queste du Saint- Graal, L’objet de la queste est une dame, Douce- Mercy, qui est « de tous biens la plus parfaite au monde », et en laquelle il faut très probanlement voir une figure de la Grâce et de la Sagesse. C’est le chevalier Cœur, au nom également fort significa­tif, qui part à sa recherche. Il arrive, après bien des aventures, à l'île d’Amour, grâce à une nef diri­gée par deux jeunes filles. Amour y règne en un château, et il promet à Cœur de l’aider à conquérir Douce-Mercy, qui est retenue prisonnière. Bien qu’at­teint d’une grave blessure, Cœur parvient à délivrer la dame et l'emmène vers le château d’Amour, lors­qu’ils sont à nouveau assaillis ; le chevalier succom­be sous le nombre, et Douce-Mercy retourne en cap­tivité. Il semble donc que l’aventure se solde par un échec, mais on peut supposer que, comme cela se passe à plusieurs reprises dans les romans de Chré­tien de Troyes, ce premier épisode ne fait que pré­luder à une autre tentative qui sera pleinement cou­ronnée de succès.

 

Du reste, ce qui nous paraît important dans le Livre de Cuer d’Amour espris, au delà du dévelop­pement plus ou moins maladroit des phases de la queste, des longueurs et des allégories plutôt artifi­cielles, c’est que l’existence de ce Royaume d’Amour nous soit ouvertement dévoilée ; c’est que le roi René se réclame de Jean de Meung, de Boccace et de Pé­trarque, et que, héritier probable des Fidèles d’Amour, il fasse montre d’une connaissance suffi­sante pour apparaître comme l’un des maillons pos­sibles entre l'ésotérisme médiéval et ce qui en sub­siste au cours des Temps modernes.

Jean-Louis Grison.

 

[Etudes Traditionnelles n° 452-53, avril-septembre 1976.]
Tag(s) : #Jean-Louis Grison