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Pierre Ponsoye – L'Anjou symbolique dans la légende du Graal

[...] M. Jean Frappier nous paraît assez proche de la vérité quand il remarque, dans son étude très détaillée sur le Cortège du Graal : « Le Conte del Graal, même augmenté d'une partie de ses Continuations... ne saurait rendre compte d'étrange particularités du poème allemand, comme, par exemple, tout son côté arabe et oriental, l'histoire de l'origine du Graal, l'identification des chevaliers de Montsalvage avec l'Ordre des Templiers, et surtout l'exaltation de la famille d'Anjou à laquelle Wolfram n'avait aucune raison de s'intéresser. L'hypothèse d'une seconde source française, qui s'ajouterait à celle de Chrétien, reste encore la plus plausible (21). » C'est bien là, en effet, qu'il faut chercher, quant au fond, la différence spécifique des deux ouvrages, par ailleurs si étroitement semblables, et il est impossible de faire abstraction de ces « particularités » du Parzival sans en briser la trame ni en défigurer les intentions.

En l'absence de données traditionnelles précises, la question de la famille d'Anjou reste d'interprétation délicate. Il semble peu probable que Wolfram ait voulu honorer spécialement la dynastie historique. Que celle-ci ait emprunté à la légende, en se prétendant issue d'une fée, n'implique pas que la légende ait dû, elle aussi, emprunter à l'histoire. Même si l'on concédait que Gahmuret puisse devoir quelque trait à tel ou tel membre de cette famille (on a invoqué à son propos la figure de Richard Coeur de Lion, et l'un au moins des ducs d'Anjou, le roi Foulques de Jérusalem, a été affilié à l'Ordre du Temple), il reste que la qualification d' « Angevin », pour Feirefiz comme pour Gahmuret, est manifestement celle d'une race spirituelle, « faée » au sens de prédestinée (fata), dont les lointaines origines celtiques sont les mêmes que celle de la race d'Arthur. Elle était inconnue au temps de Kyot, puisqu'il n'en trouve trace que dans les « anciennes chroniques », et nous rappellerons que, si Arthur figure en tête des Chroniques historiques d'Anjou, il s'agit là, en tout cas, d'une autre lignée que celle d'où devaient sortir les Plantagenets. L'Anjou de Wolfram est en fait un Anjou légendaire, comme sa capitale, Béalzenan, ce qui n'exclut d'ailleurs pas un lien géographique, sinon historique, avec la province de ce nom.

M. Bodo Mergell nous semble avoir apporté un commencement de solution à cette énigme : « Le nom d'Anschouwe, tout en étant dérivé de celui d'Anjou, dit-il, ne signifie ni les Angevins historiques, ni les Anschauer de Stîre, mais représente, par le nom même, une allusion à la vision (das schouwen, beschouwen) du Graal. Le caractère spirituel et chrétien de cette vison est mis en relief par Feirefiz, d'Anschouwe lui aussi, mais incapable de voir le Graal : an den grâl was er ze sehen blint : où le même jeu de mots Anschouwe-schouwen-an sehen sert d'introduction à son baptême... » Plus loin, cet auteur apporte une contribution extrêmement intéressante à l'élucidation de ce problème en mettant en évidence une liaison entre la race de Gahmuret et la race primordiale : « Mazadan et Terdelaschoye, aïeux de Gahmuret, sont un autre exemple de ce symbolisme des noms dont Wolfram se montre épris : l'évocation du Père des hommes et du Paradis terrestre (Terre de la Joie) est évidente dans ces noms vénérables qui font pressentir une première notion du wunsch von pardis qu'est le Graal (22)

 Le lien avec l'Anjou géographique est peut-être fourni par ce passage de la Chronique d'Anjou de Jehan de Bourdigne, chanoine de l'église d'Angers (1529) : « En Gaule celtique nommé Egada (Anjou), plusieurs habitants bien nés, sous bénin horoscope et partie du ciel douce et tempérée, se adonnèrent aux lettres et études de la philosophie esquelles tant profitèrent que le bruyt fut incontinent que par toutes les Gaules n'avait plus doctes théologiens que les Égadiens. Sarron les appela, les trouva de trop plus savants que on avait rapporté et les congédia (autorisa) pour construire une ville. Ils allèrent dans la foret de Nyd d'Oiseau ou de Merle, cherchant le lieu où étaient le plus d'oysillons, et là construisirent leur ville qu'ils appelèrent Andes, l'an du monde 2000 et après le Déluge l'an 344. » Andes devaient donner son nom aux peuples de la basse Loire, Andécavi ou Andegavi, d'où vient Anjou. Sarron est le troisième roi de la dynastie de Japhet, fils de Noé, qui régna, d'après la tradition, sur le Nord et l'Est de la Gaule. Peuple élu, fondation d'une « ville », symboles significatifs (le Nid est un équivalent symbolique du Coeur et de la Coupe ; les Oiseaux représentent les anges ou états supérieurs de l'Être), on a là, incontestablement, le récit de la fondation d'un Centre spirituel, donné comme remontant à trois siècle après le Déluge... Peut-être même faut-il voir entre le Merle et Merlin un de ces rapprochements non étymologiques, mais par assonance, qui sont communs dans le symbolisme traditionnel. Pour en terminer avec cette question, nous citerons enfin les lignes suivantes du regretté L. Charbonneau-Lassay, particulièrement averti des traditions de cette région de la France : « ... il y eut trois centres principaux où fut particulièrement intense le culte du Graal, si l'on peut ainsi parler : le centre d'Irlande et d'Angleterre, Somerset et Clamorgan ; le centre de la France occidental, Anjou, Poitou, Bretagne ; le centre franco-espagnol au nord et au midi des Pyrénées-Orientales (23).»[...]


(21) Jean Frappier, Le cortège du Graal, ibid., p. 194.

(22) Bodo Mergell, in Les Romans du Graal aux XIIe et XIIIe siècles, éd. du C.N.R.S., Paris, 1956. Cet ouvrage collectif, groupant les travaux d'un Colloque international, présente l'état actuel de la problématique du Graal du point de vue de l'exégèse littéraire, que l'on confrontera utilement avec le point de vue traditionnel auquel nous nous plaçons ici. Le wunsch von pardis est le « désir du Paradis », l'une des qualifications du Graal par Wolfram.


[Pierre Ponsoye  L'Islam et le Graal.]

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