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Titus Burckhardt – LA CONCEPTION DE LA BEAUTÉ DANS L'ART ISLAMIQUE

LA CONCEPTION DE LA BEAUTÉ DANS L'ART ISLAMIQUE

[Fès, 1976.]

 

«Dieu est beau et Il aime la beauté» (Allâhu jamîlun yuhibbu al-jamâl) : cette parole du Prophète ouvre des perspectives illimitées, non seulement pour la vie intérieure, où la beauté aimée par Dieu est avant tout celle de l'âme, mais aussi pour l'art, dont le vrai but, compris à la lumière de cet enseignement prophétique, est de prêter un support à la contemplation de Dieu. Car la beauté est le rayonnement de Dieu dans l'univers, et toute œuvre belle en est un reflet.

 

Il découle de cette vision des choses que la beauté possède une réalité universelle et qu'elle n'est pas fonction de nos sensations individuelles. On a tort de dire qu'elle est affaire de goût, à moins d'entendre par là que la plupart des hommes ne la perçoivent qu'à travers leurs préjugés sentimentaux et dans les formes qui leur sont familières.

 

C'est pour dégager la vue sur la beauté universelle, qui émane, non pas de l'homme mais de Dieu, que l'art de l'islam écarte toute forme d'expression qui met en jeu la subjectivité humaine au sens courant du terme; ainsi l'image même de l'homme est, sinon entièrement rejetée, du moins reléguée à des domaines périphériques comme celui de la miniature. L'image à forme humaine est un miroir qui peut être véridique mais qui peut également refléter les désirs, les passions et les rêves de l'homme.

 

L'Européen qui entre pour la première fois en contact avec le monde des formes islamiques cherche instinctivement des exemples d'art figuratif, car ce sont les seuls qui lui permettent d'appliquer des critères esthétiques empruntés à l'art occidental. C'est en observant la manière dont un artiste rend la nature avec plus ou moins de fidélité et la traduit dans un certain langage formel, c'est dans ce contexte que l'Européen saisit le plus facilement le génie d'un art. Au demeurant, il risque de passer à côté des caractères essentiels de l'art islamique, qui exige l'effacement de l'artiste individuel devant les lois qu'impose la beauté dans sa nature impersonnelle. Car si la beauté est subtile comme un parfum et insaisissable en son fond infini, elle n'est cependant jamais arbitraire mais comporte la plus pure des mathématiques. L'art de l’islam affirme volontiers ce dernier aspect de la beauté, son aspect «vérité» ou «connaissance».

 

On a fort bien dit que «l'art de l'islam est une science et la science de l'islam un art», et les exemples qui étayent cette double assertion sautent aux yeux: pour l'art-science on pense notamment à certaines constructions de coupoles d'une subtile clarté géométrique, et pour la science-art à certains instruments astronomiques dont la beauté semble refléter l'harmonie des mouvements célestes.

 

Puisque la beauté est une qualité divine, elle doit nécessairement contenir la vérité, de même que cette dernière comporte la beauté. De ce fait il existe une science de la beauté, comme il existe des critères esthétiques pour la science. Il s'agit là d'une vue d'ensemble qui garantit l'équilibre d'une civilisation traditionnelle comme celle de l'islam et que le monde moderne a perdue.

 

Si l'on veut établir une hiérarchie des arts de l'islam, il faut assigner le premier rang soit à l'architecture, qui représente le lien unissant un grand nombre d'autres arts, soit à l'art de l'écriture et plus particulièrement à la calligraphie coranique, qui est sans doute l'art le plus proche du cœur de l'islam. Il pénètre d'ailleurs tous les autres arts, de sorte qu'il est partout présent dans l'ambiance islamique, comme un constant rappel du message coranique. Quant à l'art de l'ornement, dont la forme la plus courante est l'arabesque, il n'occupe pas le rang inférieur qu'a l'art du décor en Europe. L'arabesque est comme la transcription d'un rythme sans commencement et sans fin. Cette énumération des principaux arts islamiques ne serait pas complète sans la mention de l'art du tapis, qui est moins un art savant qu'une synthèse de traditions populaires.

 

Ce qui caractérise tous ces arts, c'est la sobriété de leurs moyens d'expression, le fait qu'ils ne dépassent jamais les limites de leur domaine naturel, qui est celui des formes non-animées. En comparaison avec cette pauvreté consciente et voulue de l'art islamique - pauvreté qui est par ailleurs une source de richesse - un art de l'image à tendances naturalistes, tel que le connaissait l'antiquité classique et tel qu'il fut ressuscité par la Renaissance, apparaît comme une usurpation ou, plus exactement, comme une imitation folle et blasphématoire de l'acte créateur de Dieu. Selon une parole du Prophète, les artistes qui cherchent à imiter l'œuvre du Créateur subiront de graves peines dans l'Au-delà, car ils recevront l'ordre de vivifier ce qu'ils ont créé et se verront dans l'impossibilité de le faire ... Cette parole a été interprétée différemment selon l'importance que l'on attribuait à l'intention de l'artiste ou au pur fait de la représentation d'un être vivant.

 

D'une manière générale, l'islam rejette toute œuvre d'art qui cherche à créer une illusion, telle que la peinture à perspective qui produit une illusion de profondeur spatiale. On comprendra dès lors pourquoi l'art de la miniature ne retient que les contours linéaires et les couleurs des choses représentées.

 

Il y a naturellement des exceptions en tous les domaines, des exceptions qui ne font que confirmer la règle. Lorsqu'on trouve, dans le monde musulman, des œuvres en fonte ou en métal bosselé imitant directement et grossièrement des formes animales ou même humaines, on peut être certain qu'il s'agit soit de «curiosa» ('ajâïb) faits pour quelque prince peu soucieux des règles traditionnelles, soit d'objets en rapport avec des coutumes magiques.

 

*

 

Selon une parole du Prophète, «Dieu prescrit la perfection en toute chose» (inna’ Llâha kataba’l-ihsâna ’alâ kulli shaï),  nous traduisons le mot ihsân par «perfection» ayant également les significations de «beauté» et de «vertu». Il est donc un devoir du musulman de rechercher la perfection en toute œuvre, cette perfection impliquant à son tour la beauté. C'est à cette maxime que se réfère la pratique traditionnelle des arts, et l'on comprendra immédiatement que sur cette base il ne saurait y avoir de scission entre artisanat et art. En fait, il est difficile de trouver un artisan musulman qui ne soit pas d'une certaine manière un artiste, le plus humble tisserand ou boisselier s'efforçant de donner quelque beauté à son produit. D'un autre côté, on ne trouvera pas d'artiste traditionnel qui n'ait appris un métier manuel. Cette situation, disons-le en passant, tourne aujourd'hui à la tragédie, car en détruisant l'artisanat musulman, la technologie moderne détruit également l'art.

 

Le lien étroit entre art et artisanat remplissait le monde islamique de beauté. L'art de l'islam est d'ailleurs essentiellement un art d'ambiance: l'architecture, les arts du bois et du métal, l'ornement et même la calligraphie, tous servent à façonner l'ambiance vitale de l'homme, l'art figuratif étant l'exception. «Dieu vous a créés, ainsi que ce que vous faites» (Allâhu khalaqakum wa mâ ta'malûn) dit le Coran, indiquant par là comme deux phases de la création divine: une création directe qui a pour objet la nature de l'homme dans sa totalité, et une création indirecte, à travers l'homme, qui a pour objet l'ambiance où vit l'être humain. Pour que l'acte créateur de l'homme soit comme un prolongement conscient de l'acte divin, il faut qu'il confère aux choses qu'il façonne leur état de perfection naturelle. Or c'est précisément cela que recherche l'art islamique: il confère à la matière brute un état de perfection cristalline en se servant des moyens les plus simples et directs, tels que l'ordonnance géométrique des formes et le revêtement des surfaces par des panneaux colorés ou des ornements sculptés qui leur communiquent comme une vibration lumineuse. L'artiste musulman travaille comme un alchimiste qui fait de l'or avec du vil plomb.

 

Il n'y a pas de beauté de l'ambiance sans équilibre. Or, l'équilibre est une expression de l'unité, et c'est par elle qu'on remonte au principe même de l'islam.

 

*

 

Pour conclure, observons un artiste musulman au travail. Nous pensons à un de ces maîtres qui ornent les murs d'une mosquée ou d'une maison avec des mosaïques composées de petites pièces en céramique émaillée, que l'artiste a d'abord coupées à la main en formes régulières - c'est un métier que l'on trouve encore en Iran et au Maghreb. Le chef du chantier ou le patron de l'édifice a indiqué la surface que la mosaïque doit recouvrir et il a choisi le motif du décor: une ou plusieurs rosaces géométriques dont les lignes émanent d'un polygone étoilé et s'entrelacent de manière à former un réseau continu, où chaque ligne rayonne d'un centre et finit par y revenir. On appelle ce motif «la toile d'araignée de Dieu», en souvenir du miracle de la caverne où le Prophète s'était réfugié lors de son exode de la Mecque vers Médine: lorsque ses persécuteurs mecquois arrivèrent à l'entrée de la caverne, ils virent qu'une araignée y avait tissé sa toile et conclurent que personne n'avait encore passé par là …

 

D'un coup d'œil, le maître a mesuré la surface et déterminé le nombre des rosaces à y situer, ainsi que leur modèle géométrique. Il commence dès lors avec l'assemblage des pièces de mosaïque en les posant à l'envers sur le sol; à l'aveuglette il continue ce travail, sachant bien par quel enchaînement d'éléments géométriques il parviendra à «lier les bouts» de sa composition. Il procède en cela comme le musicien traditionnel, qui «tisse» sa mélodie sur la base de tel «mode» particulier prescrivant certains intervalles et en excluant d'autres. Il dispose d'un nombre restreint de couleurs, de même que le musicien dispose d'une certaine gamme, et la trame géométrique de la mosaïque est pour lui ce qu'est le rythme en musique. Ainsi le maître mosaïste, comme le musicien, improvise ou «crée» sans jamais perdre le contact avec la tradition.

 

«Quand une pièce de musique européenne commence», nous a dit un maître musicien du Penjab, «on ne sait jamais où elle finira, tandis que nous savons d'avance que nous reviendrons au centre d’où nous sommes partis.» Cela est vrai également pour notre mosaïste: quand il aura terminé l'assemblage des petites pièces de céramique, qu'il les aura consolidées par une couche de mortier et qu'il aura délicatement détaché du sol la plaque de mosaïque et l'aura appliquée au mur, on verra que le moindre élément de sa «toile d'araignée» est intégré dans un ensemble harmonieux, où tout rayonne d'un centre et tout y retourne, conformément à la parole coranique: «C'est à Dieu que retournent toutes choses».

 

Titus Burckhardt.

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