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A. K. Coomaraswamy – LE SYMBOLISME DU TIR A L’ARC  (IV et fin)

[Etudes Traditionnelles n° 248, décembre 1945, pp. 75-78.]

 

IV

 

Pour terminer, nous dirons quelques mots du tir à l’arc, tel qu’il est aujourd’hui pratiqué au Japon à titre de « sport ». Nous utiliserons pour cela un ouvrage composé par M. William Acker (1), élève d’un certain M. Toshishuke Nasu, dont le propre maître, Ichikawa Kojurô Kiyomitsu, « avait encore vu l’arc effectivement employé comme arme de guerre et mourut lui-même dans la maison des archers, en train de tirer de l’arc, à l’âge de quatre-vingts ans ».

 

L'ouvrage est une traduction et un commentaire du texte des instructions de M. Toshishuke Nasu. Nous en donnerons quelques extraits, qui feront ressortir combien ce soi-disant « sport » était loin d’être le « simple divertissement » qui répond à l’idée de sport dans une société profane. Par exemple :

 

« Dans le tir à l’arc la position (du corps et particulièrement des pieds) est la base de tout le reste. Quand vous prenez place sur la butte pour tirer, il faut que vous chassiez de votre esprit toute pensée des autres personnes (présentes) et ayez le sentiment que l’affaire du tir ne concerne que vous seul... Quand ensuite vous tournez le visage vers le but, vous ne vous bornez pas à regarder, mais vous vous concentrez sur lui... et non pas seulement avec vos yeux et pour ainsi dire mécaniquement — vous devez apprendre à faire tout cela à partir de votre ventre ». Lorsque l’archer se prépare à tirer, on lui conseille comme la chose la plus importante de détendre ses muscles et de rester calme, ce à quoi il arrivera en respirant régulièrement, exactement comme le font les contemplatifs, qui se préparent du reste à une « libération » semblable au « lâcher » de la flèche. Lors­qu’il vise (mikomo, de miru, « voir », et komu, « presser »), l’archer ne regarde pas seulement la cible, mais il « presse » ou « force » en elle sa vision, anticipant ainsi, en quelque sorte, le résultat final qui doit être obtenu par la flèche elle- même (2). La respiration de l’archer doit être réglée, afin qu’il puisse « concentrer sa force dans le creux de l’abdomen — alors on peut dire qu’on a réellement compris l'art de l’archer ». Dans le rôle attribué à la respiration, on recon­naît un trait provenant de l’école bouddhiste zen, de même que l’importance qui, sous le même rapport, est attachée à l’ « esprit » (kî, en chinois k’ï) décèle une influence taoïste. M. Acker observe que tous les arts et exercices des Japonais

 

(1) Nasu et Aka (Acker), Tôyô kyûdô Kikan, imprimé à titre privé à Tôkyô, 1937.

(2) Ceci correspond exactement à l’expression, citée plus haut, de la Mundaka Upanishad : “ avec une intention conformée à son essence „ (tadbhâva-gâtêna chêtasâ).

 

sont désignés comme des « voies » (mîchî, en chinois tao), c’est-à-dire comme des disciplines spirituelles, « et l’on peut même dire qu’il en est particulièrement ainsi dans le tir à l’arc et dans l’escrime, car certains ateliers vous diront que le fait de toucher ou non la cible n’a pas en lui-même la moindre importance la véritable question étant de savoir quel profit spirituel on tire de cet exercice ».

 

« L’exécution du tir est dans l’acte qui fait partir la flèche..., la position (du corps et des pieds), la préparation (psychique et respiratoire), l’acte de dresser l’arc, de le bander, de tenir exactement la flèche, toutes ces activités ne sont que préparations. Tout dépend de l’acte non intentionnel et non (consciemment) volontaire par lequel la flèche est lâchée, acte que l’archer accomplit lorsqu’il a ramené à l’unité toute son attitude... l’état dans lequel la flèche part pour ainsi dire d’elle-même, lorsque la respiration de l’archer semble avoir la puissance mystique de la syllabe Om... A ce moment la position de l'archer est tout à fait correcte — comme s’il était inconscient du départ de la flèche... un tel tir est dit laisser derrière lui une résonance qui se prolonge — la flèche volant avec la tranquillité d’un souffle et semblant, à vrai dire, être presque un être vivant... Jusqu’au dernier moment ni le corps ni l’âme de l’archer ne doivent accuser le moindre fléchissement... (Ainsi) le tir à l’arc est au Japon bien plus qu’un « sport » au sens occidental du mot : il fait partie du Bushido, de la Voie du Guerrier. Du reste, les Sept Voies reposent sur des principes spontanés, et non sur de simples raisonnements :

 

Ayant suffisamment tendu (l’arc),

Ne « tire » plus (sur lui), mais lâche (la flèche),

Sans néanmoins « tenir » l’arc (serré).

L’arc ne doit jamais savoir Quand la flèche va partir ».

 

Nous voyons ainsi clairement qu’un « sport » peut être aussi une « voie » et nous comprenons combien il est vrai que, dans une société traditionnelle, il n’est rien de profane — état de choses qui contraste avec celui d’une société profane, dans laquelle il n’est rien de sacré. De ce qui précède, il ressort que le tir à l’arc est au Japon essentiellement une forme de yoga ; l’on observe aussi comment les vies active et contemplative, comment l’homme intérieur et l’homme extérieur peuvent être unis dans un seul acte, où chacun des deux « soi » prête à l’autre son concours. Nous voyons enfin avec quel respect les « moyens » employés sont considérés : ce qui a le plus d’importance pour l’archer n’est pas le « résultat », mais l’ « opération » elle-même, ce qui est conforme à Bhagavad-Gîtâ, II, 47. Comme la « libération » du contemplatif, qui passe tout d’un coup, mais presque inconsciemment, du dhyâna au samâdhi, la « libération » de la flèche est « spontanée » et en apparence « non causée » ; elle a lieu d’elle-même lorsque la préparation nécessaire est achevée. Lorsque cette préparation est correcte et complète, la flèche part vers son but et l’atteint. De même, l’homme qui, en quittant ce monde, est « tout en acte » et a « fait tout ce qu'il avait à faire » (kritakritya) n’a pas besoin de se demander ce qu’il adviendra de lui ni où il va arriver.

 

Ananda K. Coomaraswamy.

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