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A. K. Coomaraswamy – LE SYMBOLISME DU TIR A L’ARC  (III)

[Etudes Traditionnelles n° 248, décembre 1945, p. 70-75.]

 

III. La « pénétration » par la connaissance.

 

Le symbolisme du tir à l’arc atteint son point culminant dans l’idée de la pénétration d’une cible éloignée, telle que cette idée est impliquée dans les épithètes « celui qui vole au loin » (dûrê-pâti), « tireur infaillible » (akkhana-vêdî) appliquées au Bodhisatta Sans-pareil dans Jâtaka, II, 91. Cette idée trouve son expression la plus claire dans la Mundaka-Upanishad (II, 2, 1-4). Les deux premières stances décrivent le Brahma impérissable comme l’unité des contraires, le summum bonum, la base de l’univers, la Vérité, ce qui est immortel : « Il est ce qui doit être pénétré ; pénètre-le, mon ami ! (tad vêdhavyam, soma viddhi) ». La troisième et la quatrième stances continuent ainsi :

 

3.« Prenant comme arc l’arme puissante (Om) de l'Upanishad,

Place sur elle une flèche aiguisée par la contemplation,

Bande-la avec une intention conformée à Son essence (tadbhâva-gatêna)

Cet Impérissable est le but (lakshyam) : pénètre-le, mon ami ! [chêtasâ].

4. Om est l’arc, la flèche est l’esprit (âtmâ) (1), Brahma la cible, 

L’homme sage est celui qui peut le pénétrer. Deviens d’une seule nature   avec Lui, comme la flèche (qui s’unit à la cible) ! (2) ».

 

Il faut donc que l’on puisse dire, avec Shams-i-Tabrîz : « Tu as volé comme une flèche de cet arc vers cette cible », passage où néanmoins l’ « arc » représente le corps, à partir duquel l’esprit est lancé comme une flèche. Au sujet d’Om, on peut citer Chhândogya Upanishad, VIII, 6, 5 : « Avec Om il s’élève et, rapide comme la pensée, il atteint le Soleil... une entrée pour ceux qui savent; un obstacle pour les autres ». Si l’on demande : « Comment peut-elle percer le Ciel, cette petite prière d’une syllabe ? » (Cloud of Unknowing, ch. 38), le même auteur répond : « Même lancé à l’aveuglette, le trait acéré de l’amour passionné ne manque jamais son but, lequel est Dieu » (Epistle of Discrétion) (3).

 

(1) Cf. Udâna, 9: « Le (sage-) silencieux (muni, comme dans Brihadâranyaka Upanishad, 111, 5 et Bhagavad- Gitâ, II, 69), le brahma (ici comme souvent, le brahma-vid, le « connaisseur de Brahma ») est libéré de la joie et du souci, de la forme et de l’informel, lorsque, par son silence (mona, correspondant au sanscrit mauna, au sens où il est pris dans Bhagavad-Gîtâ, X, 38. et où, dans Chhândogya Upanishad, VIII, 5, 2, il est identifié à brahmacharya), il a pénétré (vêdi, expliqué dans le commentaire par aññati, pativijjhi, « connu ou pénétré ») avec l'esprit (attanâ) », c’est-à-dire lorsqu’il a fait de l’esprit sa flèche et a, par lui, pénétré la cible.

(2) C’est-à-dire réalise : « Cela est la Vérité, c'est l’Esprit, tu es Cela » (Chhândogya Upanishad, VI, 9, 4).

(3) Un tir « à l’aveuglette » est celui qui est dirigé vers un but invisible, mais il n’est pas nécessaire que le but soit silencieux ou qu’on ne puisse l'entendre. Parmi les archers habiles mentionnés dans le Sarabhanga Jâtaka, on cite « ceux qui tirent d’après le son » (sadda-vêdhi-sara vêdhino). Dans le cas présent, c’est le Soleil intelligible qui, bien qu’invisible, « résonne » (swara êti : Jaiminîya Upanishad Brâhmana, III, 33, 1 ; om iti hy êsha swarann êti : Chhândogya Upanishad, I, 5, 1).

 

Considérons de plus près, cependant, l’idée de « pénétration » ; et rappelons tout d’abord que les qualificatifs d’« aigu » et de « pénétrant » sont appliqués à toute sagesse supérieure, à toute « vue » qui atteint, derrière un objet, le principe qui l’explique. De la même façon, le verbe sanscrit vyadh, « percer » ou « pénétrer » (racine de l’adjectif sanscrit et pâli vêdhî, « qui frappe le but ») n’est pas employé seulement dans son sens propre, qui se réfère au tir à l’arc, mais aussi pour désigner la « percée » « vers les régions intérieures du Royaume céleste » (ad regni superni penetrabilia) (4), comme dans le passage cité plus haut de la Mundaka Upanishad,vêdhavyam est « pénétrable » et viddhi « pénètre ! » (à l’impératif) et comme dans Jaiminîya Upanishad Brâhmana, IV, 18, 6 : « Connais (ou pénètre) seulement Cela, qui est Brahma (tad êva brahma twam viddhi), non ce qu’ici les hommes vénèrent ».

 

(4) Penetrabilia est ici synonyme de penetralia, qui est défini comme suit par Isidore de Séville Diff., 1, 435 (Migne, vol. 83, col. 54) : penetralia autem sunt domorun sécréta, et dicta ab eo quod est penitus ( « les penetralia sont les parties réservées des maisons, et elles sont ainsi appelées parce qu’il s’agit de ce qui est penitus », c'est-à-dire « à l’intérieur ». Pour une plus ample information sur ces termes, voir R. J. Getty, « Penetralia and penetrabilia in Post-Classical Latin » dans L'Amer. Journ. Philology, LV1II, 1936, 233-244.

Notons que la syllabe pe dans penitus correspond au sanscrit pâ, « protéger », « garder » que l’on trouve par exemple dans go-pâ, « pâtre », l’équivalent hindou du « pasteur » chrétien.

L’expression citée dans le texte ad regni superni penetrabilia est de Mellifluus (vers 540 ap. J.-C.), la phrase continuant ainsi : non pervenit quisquam nisi egerit paenitentiam et l’ensemble signifiant: « Personne ne peut pénétrer dans les places secrètes du Royaume d’En-haut. à moins qu’il n’ait fait pénitence » ; pœnitentia peut être considéré comme un équivalent du sanscrit vairagya, « détachement », « absence de désirs ».

 

Mais le double sens, littéral et dérivé, du mot français pénétrer est représenté en sanscrit et en pâli par une ambiguité plus radicale, la forme impérative viddhi, en particulier, appartenant également à deux verbes sanscrits : le verbe vid, « savoir » (d’où vêda, « connaissance », scientia) et le verbe vyadh (ou vidh), « pénétrer » ; de même en pâli le terme vêdi, qui se rencontre dans le passage d’Udâna cité plus haut (p. 12, note I), est interprété comme signifiant, soit aññâti, « il connaît », soit pativijjhi, « il pénètre ». Dans Samyutta-Nikâya, I, 4, dhammâ patividitâ (variante : patividhitâ) est interprété par ñânêna patividdhâ, « ceux qui ont pénétré les premiers principes » : or il est difficile de voir là, comme le fait Mme Rhys Davids, un « jeu de mots d’exégète », car nous trouvons souvent pativijjhi associé à ñânam, « connaissance » ou à des termes similaires : par exemple, dans Jâtaka, 340-341 : « Il pénétra la gnose d’un Pratyêka-Bouddha (pachchêka-bodhi-ñânam pativijjhi) ». Dans Samyutta-Nikâya, 455-456, de jeunes Lichchhavis sont en train de tirer à l’arc, visant un « trou de serrure » (tâla-chhiggala) (5) éloigné ; le Bouddha suggère un plus grand fait d’armes, une façon plus difficile de « fendre des cheveux », à savoir l’exploit accompli par ceux « qui pénètrent (le sens) des paroles : « Ceci est mal » (reconnaissant le mal) tel qu’il est produit » (yê « idam dukkham » ti yathâbhûtam pativijjhanti) : chose beaucoup plus difficile à percer qu’un cheveu (6). L’Anguttara-Nikâya (II, 167) définit quatre niveaux de conscience (saññâ = samjñâ) : le premier est caractérisé par la renonciation (hâna) ; dans le second, on acquiert une position ferme (thiti) ; le troisième est au delà de la dialec­tique (vitakka), pendant que le quatrième est associé à l’indifférence et au détachement (nibbida, virâga) et est de la nature de la pénétration (nibbêdha = nirvêdha). Ailleurs dans le même recueil (II, 171 ; cf. aussi II, 202), les moines bouddhistes sont comparés aux soldats d’un roi ; le moine, grâce à sa vertu, est « un homme qui a la position (du corps d’un tireur) exercé » (thâna-kusalo) (7) ; il est un archer « qui tire loin » (dûrê-pâtî), pour autant que, quel que soit le phé­nomène qu’il perçoit, subjectif ou éloigné, il reconnaît : « Cela n’est pas à moi, cela n’est pas moi, cela n’est pas mon essence » ; il est un homme « qui atteint le but » (akkhana-vêdhî), pour autant qu’il comprend l’origine du mal (dukkham ti yathâbhûtam pajânâti) ; et il est le « fendeur d’une grande masse » (mahato kâyassa padâlêtâ), pour autant qu’il perce le « tronc de l’ignorance » (avijjâ-khandam). Le Boud­dha lui-même est doué du « plus haut degré de pénétration » (ativijjha : Samyatta Nikâya, I, 193 et V, 226), grâce à sa prescience (paññaya). Dans tous ces cas, comme dans le passage de la Mundaka Upanishad, c’est l’homme lui-même qui « pénètre » ; il est la flèche. Considérant l’emploi cons­tant du verbe vyadh, « pénétrer », et celui de mots signifiant « connaissance » pour désigner les moyens de la « pénétration » et considérant, d’autre part, les formes verbales notées plus haut, communes à vid, « connaître », et à vyadh ou vidh, « pénétrer », nous nous hasarderons à suggérer que la traduction habituelle du terme vêdhas, courant dans le Rig-Vêda (et supposé provenir de vid, « savoir » ou de vidh, « adorer »), que la traduction, disons-nous, de ce terme par « sage » est trop faible et que « pénétrant » serait préférable. Cette dernière traduction serait particulièrement appro­priée dans la phrase de Rig-Vêda, X, 177, I : marîcînâm padam ichchhanti vêdhasah, « ceux qui sont vêdhas cherchent la trace des rayons», c'est-à-dire la trace de la Lumière cachée. Les vêdhasah sont ici des «chasseurs», qui suivent une «voie» (mârga, de mrig, « chasser en suivant à la trace », « traquer ») marquée d’empreintes de pas (les vesti­gia pedis), « comme de quelque animal perdu » (Rig-Vêda, X, 46, 2), juste comme le Chrétien qui « suit la trace de sa proie, le Christ » (Eckhart) ; en tant que chasseurs, on doit les concevoir comme armés d’arcs et de flèches, qui leur permettent de transpercer, de « pénétrer » leur proie lors­qu’ils l’ont trouvée. Il semblerait donc qu’ici vêdhasah soit l’équivalent de vêdhinah, «archers», « tireurs », « ceux qui pénètrent » et qu’ailleurs aussi, peut-être, vêdhas doive être rendu par « pénétrant » plutôt que par « sage ».

 

(5) Je soupçonne que ce terme peut avoir désigné le centre d’une cible, indiqué, non par un cercle peint, mais par un trou par lequel les flèches pouvaient passer. Chhiggala signifie toute espèce de trou et est synonyme de -chchhidda (en sanscrit chhidra, qui sert parfois à désigner la Porte du Soleil). Si le centre d’une cible circulaire a été effectivement comme un « trou de serrure », cette appellation était en parfait accord avec la signification solaire du centre en question comme « porte étroite » ; et, à cet égard, nous pouvons remarquer que, dans l’art traditionnel, le trou d’une serrure est souvent orné de telle ou telle forme de l' « Oiseau solaire » et qu’il représente, pour ainsi dire, la voie d’accès dans cet « Oiseau ».

(6) Ici, comme dans l’expression « fendeur d’une grande masse » citée plus loin, ce qui est important est la pénétration de l’obstacle, plutôt que celle du but lui-même. Ceci correspond aux exploits d’archers, où le succès est mesuré par l’épaisseur des planches que la flèche arrive à percer. La pénétration de la cible est également bien marquée dans Maitri Upanishad, VI, 24 : « Le corps est Tare, la flèche est Om, l’intellect est sa pointe, l’obscurité est le but (tamo lakshanam). Perçant l'obscurité (bhitwâ tamas, cf. ibid., VI, 30 : sauram dwâram Chitwâ, « forçant la Porte du Soleil »), elle atteint ce où aucune obscurité ne réside... le Brahma qui est de la couleur du Soleil étincelant comme une roue de feu, au delà de l'obscurité (la Lumière des lumières) qui resplendit dans ce Soleil là-bas, comme dans la Lune, le Feu et l’Eclair » ; elle atteint, en d’autres termes, une « obscurité » différente et divine, celle dont Denys dit qu’elle « éblouit par excès de lumière ».

Tout ce qui ne peut transpercer son but risque de venir s’y écraser, comme dans le cas des Asuras (Jaiminîya Upanishad Brâhmana, I, 60, 9 et II, 3, 13) qui se précipitent contre le Souffle (prâna, c’est-à-dire le Soleil, Brahma, le « Souffl » de Mundaka Upanishad, II, 2, 1-4) et se brisent contre lui comme « une motte de terre contre un rocher (ashman, qui contient ici une allusion à la « pierre céleste qui tourne » — le Soleil — de Rig-Vêda, V, 30, 8 et V, 56, 4).

(7) Et non, comme le traduit Woodward, un tireur « habile à choisir la meilleure place » (skilled in points of vantage). Tout le passage est conçu en termes du tir à l’arc et, dans ce dernier, la « position » (du corps) n’est pas moins importante qu’elle ne l’est, par exemple, dans le golf. Les mots qui désignent cette position (thiti, thânam, de la racine sanscrite sthâ, que l’on retrouve dans le latin stare et le français station) impliquent que l’archer prend une position « droite » avant de tirer et il est de la plus haute importance, du point de vue éthique comme du point de vue métaphysique, que cette position soit « correcte ». Cf. la règle des archers japonais : « Par dôzokurî, on entend le fait de placer le corps bien d’aplomb sur le support fourni par les jambes. L’archer doit penser qu'il est semblable au Bouddha Vairochana (c’est-à-dire au Soleil), calme et sans peur, et avoir l’impression que, comme lui, il se tient debout au centre de l’univers » (Nasu et Aka (William Acker), Tôyô kyûdô Kikan, 1937, p. 26).

 

(à suivre)

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