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A. K. Coomaraswamy – LE SYMBOLISME DU TIR A L’ARC (I)

[Etudes Traditionnelles n° 247, octobre-novembre 1945, p. 30.]

 

I. L’initiation de l’archer en Turquie.

 

 

Le contenu symbolique d’un art est, à l’origine, associé à son utilité pratique ; mais il n’est pas nécessaire­ment perdu lorsque, les conditions ayant changé, l’art n’est plus pratiqué par nécessité, mais comme un jeu ou un exer­cice : alors même qu’un pareil exercice a été complètement sécularisé et est devenu une simple récréation ou un amuse­ment pour le profane, il est encore possible, à quiconque possède la connaissance requise du symbolisme traditionnel, de compléter sa participation, physique ou esthétique, au mode d’activité en question par une compréhension de sa signification ; il lui est ainsi possible, pour lui-même tout au moins, de « satisfaire à la fois les besoins de l'âme et ceux du corps ».

 

La pratique du tir à l’arc en Turquie, longtemps après que l’introduction des armes à feu eut retiré toute importance militaire à l’arc et à la flèche, nous fournit un excellent exemple des valeurs rituelles qui peuvent subsister encore dans ce qu’un observateur moderne pourrait considérer comme un « simple sport ». Dans ce pays, le tir à l’arc devint un « sport » dès le xve siècle ; il était placé sous le patronage des sultans, qui concouraient eux-mêmes sur le « terrain » (maidân) avec d’autres archers. Au XVIe siècle, lors des fêtes données à l’occasion de la circoncision du fils de Mehemmed II, les archers prenant part au tournoi tirèrent leurs flèches à travers des plaques de fer et des miroirs de métal ou sur des objets de prix fixés au sommet de hauts poteaux.

 

On rencontre là le symbolisme de la « pénétration » et celui de l’obtention de niveaux solaires situés au delà de la portée- immédiate de l’archer ; car nous pouvons supposer qu’ici comme dans l’Inde, la « doctrine » impliquait une identifi­cation symbolique de l’archer et de la flèche qui frappe le but.

 

Dans le premier quart du XIXe siècle, Mahmûd II fut l’un des plus grands patrons des corporations d’archers et c’est pour lui et « afin de revivifier la Tradition » (ihya as-sunna) — à savoir en une imitation renouvelée de la « Voie de Muhammad », le modèle de toute conduite humaine — c’est pour lui, donc, que Mustafâ Kânî compila son grand traité- de tir à l’arc, le Tehîs resâïl er-rumât (1), qui résume le con­tenu d’une longue série d’ouvrages anciens et donne un exposé détaillé de tout l’art de la fabrication et de l’emploi des arcs et des flèches.

 

Kânî commence par établir la justification canonique et la transmission légitimé de l’art de l’archer. Il cite quarante hadîths (logoi traditionnels de Muhammad), dont le premier se réfère à Qur’ân, VIII, 60 : « Prépare contre eux tout ce que tu peux de force », en prenant « force » (quwwah) comme se rapportant à des « archers ». Un autre des hadîths cités attri­bue à Muhammad la sentence : « Il y a trois personnes qu’Allah conduit dans le Paradis par le moyen d’une seule et même flèche : celui qui l’a faite, l’archer et celui qui la trouve et la rapporte » ; d’après le commentateur, cette phrase contient une allusion à l’usage de l’arc et des flèches pendant la Guerre Sainte. D’autres hadîths enfin glorifient l’espace com­pris entre les deux cibles et qu’ils désignent comme un « para­dis » (2). Kânî continue en expliquant l’origine de l’arc et des flèches, lesquels proviennent de ceux donnés à Adam par l’ange Gabriel. Adam avait demandé à Dieu son assistance, contre les oiseaux qui dévoraient ses récoltes. En venant à son aide, Gabriel dit à Adam : « Cet arc est le pouvoir de Dieu ; cette corde est Sa Majesté ; ces flèches sont la colère de Dieu et le châtiment qu’il inflige à ses ennemis ». D’Adam la tradition fut transmise jusqu’à Muhammad par la « chaîne des prophètes » (ce fut à Abraham que l’arc composé fut révélé). Un disciple de Muhammad, Sa’d b. Abî Waqqâs, le « Paladin de l’Islam » (fâris al-islâm), fut le premier qui, sous le régime de la nouvelle Loi, tira contre les ennemis d’Allah et il est en conséquence le Pîr ou « saint patron » de la cor­poration des archers turcs, en laquelle la transmission ini­tiatique n’a jamais été interrompue (ou, si elle l’a été, ne l’a été que très récemment).

 

(1) Imprimé pour la première fois à Constantinople en l’année 1847 de l’ère- chrétienne. Une étude détaillée de cet ouvrage et du tir à l’arc en Turquie a été publiée par Joachim Heim (Bogenhandwerk und Bogensport bei den Osmanen, dans Der Islam, XIV et XV, 1925-26).

(2) Dans les deux sens où on peut l'envisager, la « Voie » qui conduit direc­tement de la place de l’archer à la cible (solaire) est visiblement, en projec­tion horizontale, un « équivalent » de l’Axe du Monde ; en se déplaçant sur Cette voie, l'archer reste toujours dans une position « centrale » et « para­disiaque » par rapport au « terrain » envisagé dans son ensemble. On remarquera en outre que l'emploi alternatif de deux cibles implique un tir dans deux directions opposées, l’une partant de la place occupée tout d’abord par l’archer et l’autre allant vers cette même place. Lorsque l’archer tire dans la deuxième direction, il renvoie la flèche à sa première place et il est clair que les deux mouvements sont respectivement analogues à une « des­cente » et à une « montée ». En relation avec la Mundaka Upanishad citée plus loin, on verra que celui qui « rapporte » la flèche est assurément “ con­duit dans le Paradis

 

A la tête de la corporation des archers se trouve le « Sheikh du Terrain » (shaikh ul-maidân). La corporation elle-même est nettement une confrérie spirituelle, dans laquelle on ne peut entrer que par qualification et initiation. La « qualifi­cation » est obtenue principalement par le moyen d’un entraînement sous la direction d’un maître (uota), l’accepta­tion de l’élève, ou plutôt du disciple, par le maître étant accompagné d’un rite dans lequel des prières sont dites pour les âmes du Pîr Sa’d b. Abî Waqqâs et des imâms- archers de toutes les générations et pour celles de tous les archers croyants. Le maître remet au disciple un arc en disant : « Conformément à l’ordre d’Allah et à la Voie (sunna) de l’Envoyé qu’il a choisi... ». Le disciple reçoit l’arc, baise sa poignée et fixe la corde. Cette réception en forme, qui doit obligatoirement précéder toute instruction pratique, est semblable aux rites par lesquels a lieu l’accep­tation d’un disciple dans les ordres de derwiches. En fait, l’entraînement est long et difficile ; il s’agit pour le disciple d’arriver à une très grande habileté et il lui faut littérale­ment se dévouer à sa tâche.

 

Quand le disciple, ayant terminé son instruction, est devenu accompli dans son art, il est accepté en forme par le Sheikh. Le candidat doit montrer qu’il peut toucher le but et qu’il peut tirer une flèche à une distance d'au moins neuf cents pas ; il présente des témoins de sa maîtrise. Lorsque le Sheikh est satisfait, le disciple s’agenouille devant lui, prend un arc placé près de lui, en fixe la corde et place sur celle-ci une flèche ; ayant accompli cet acte trois fois, il repose l’arc à sa place, le tout d’une façon extrêmement formelle et selon des règles fixées. Le Sheikh ordonne alors au maître de cérémonies de conduire le disciple à son Maître, de qui il recevra la « poignée » (qabda). Il s’agenouille devant le Maître et baise sa main ; le Maître le prend par la main droite, en signe d’un accord mutuel conclu sur le modèle de Qur’ân, XLVIII, 10 et 18, et communique tout bas à son oreille le « secret ». Le candidat est devenu un membre de la corporation des archers et un anneau de la « chaîne » qui remonte à Adam. Désormais il ne se servira plus de l’arc, si ce n'est en état de pureté rituelle ; avant de s’en servir et après s’en être servi, il en baisera toujours la poignée. Il peut dès lors participer librement aux compétitions; et, s’il devient un grand maître du tir à longue distance, il pourra établir un record qui sera marqué par une pierre.

 

Nous avons vu que la réception de la « poignée » est le signe extérieur de l’initiation du disciple. Alors celui-ci, bien entendu, est rompu depuis longtemps à la pratique de l’arc ; mais la « poignée » a un sens qui dépasse son sens matériel, celui de la partie de l’arc par laquelle on le saisit : la « poignée » implique le « secret ». Dans le cas de l’arc composé utilisé par les Turcs et la plupart des Orientaux, la poignée est en fait la partie médiane de l’arc, celle qui réunit ses deux autres parties, la supérieure et l’inférieure. C’est cette pièce médiane qui donne à l’arc son unité. Ceci nous met sur la voie du sens métaphysique de l’arc, que Gabriel décrivait comme la « Puissance » de Dieu : la « poignée » est l’union de Dieu et de Muhammad. Mais c’est là seulement donner du « secret » une formule simplifiée : une explication plus com­plète, fondée sur les enseignements d’Ibn al ’Arabî est com­muniquée au disciple. Ici, nous pouvons seulement indiquer que ce qui « relie » la Divinité, en haut, au Prophète, en bas, est l’Axe du Monde et que ce dernier est une forme de l'Es­prit (er-Rûh).

 

(A suivre).

 

Ananda K. Coomaraswamy.

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