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René Guénon – À propos d’« animisme » et de « chamanisme »

[Publié dans le numéro de juin 1937 des Études Traditionnelles.]

 

À propos d’« animisme » et de « chamanisme »

 

L’idée qu’il existe des choses purement « matérielles » n’est qu’une conception toute moderne, et dont il serait d’ailleurs assez difficile de bien préciser le sens, car la notion même de « matière », telle qu’on l’entend actuellement, est fort loin d’être claire, et, comme nous l’avons fait remarquer en diverses occasions, on ne trouve dans les doctrines traditionnelles rien qui y corresponde véritablement. Mais, au fond, on peut comprendre de quoi il s’agit sans s’embarrasser de toutes les complications qu’y ajoutent les théories spéciales des physiciens : c’est tout simplement, en effet, l’idée qu’il y a des êtres et des choses qui ne sont que corporels, et dont l’existence et la constitution n’impliquent aucun élément d’un ordre autre que celui-là. Il est des lors facile de se rendre compte que cette idée est liée directement au point de vue profane, tel qu’il s’affirme dans les sciences modernes : celles-ci se caractérisent essentiellement par l’absence de tout rattachement à des principes d’ordre supérieur ; de la même façon, les choses qu’elles prennent pour objet de leur étude sont elles-mêmes conçues comme dépourvues d’un tel rattachement, et c’est là, pourrait-on dire, une condition pour que la science soit adéquate à son objet, puisque, si elle admettait qu’il en fût autrement, elle devrait par là même reconnaître que la vraie nature de cet objet lui échappe. Peut-être ne faut-il pas chercher ailleurs la raison pour laquelle les « scientistes » se sont tant acharnés à discréditer toute conception autre que celle-là, en la présentant comme une « superstition » due à l’imagination des « primitifs », lesquels, pour eux, ne peuvent être autre chose que des sauvages ou des hommes de mentalité enfantine, comme le veulent les théories « évolutionnistes » ; et, que ce soit de leur part incompréhension ou parti pris, ils réussissent en fait à en donner une idée suffisamment caricaturale pour qu’une telle appréciation paraisse entièrement justifiée à tous ceux qui les croient sur parole, c’est-à-dire à la grande majorité de nos contemporains. Nous voulons ici faire allusion, en particulier, aux théories des ethnologues sur ce qu’ils sont convenus d’appeler l’« animisme » ; un tel terme pourrait d’ailleurs, à la rigueur, avoir un sens acceptable, mais, bien entendu, à la condition de le comprendre tout autrement qu’ils ne le font et de n’y voir que ce qu’il peut signifier étymologiquement, et c’est ce point que nous allons essayer d’expliquer aussi clairement que possible.

 

Le monde corporel, en réalité, ne doit pas être considéré comme un tout se suffisant à lui-même, ni comme quelque chose d’isolé dans l’ensemble de la manifestation universelle ; au contraire, ainsi que nous l’avons exposé amplement ailleurs, il procède tout entier de l’ordre subtil, dans lequel il a, peut-on dire, son principe immédiat, et par l’intermédiaire duquel il se rattache, de proche en proche, à la manifestation informelle, puis au non-manifesté ; s’il en était autrement, son existence ne pourrait être qu’une illusion pure et simple, une sorte de fantasmagorie derrière laquelle il n’y aurait rien. Dans ces conditions, il ne peut y avoir, dans ce monde corporel, aucune chose dont l’existence ne repose en définitive sur des éléments d’ordre subtil, et, au-delà de ceux-ci, sur un principe qui peut être dit « spirituel », et sans lequel nulle manifestation n’est possible, à quelque degré que ce soit. Si nous nous en tenons à la considération des éléments subtils, qui doivent être ainsi présents en toutes choses de ce monde, nous pouvons dire qu’ils y correspondent à ce qui constitue l’ordre « psychique » dans l’être humain ; on peut donc, par une extension toute naturelle et qui n’implique aucun « anthropomorphisme », mais seulement une analogie parfaitement légitime, les appeler aussi « psychiques » dans tous les cas, ou encore « animiques », car ces deux mots, si l’on se reporte à leur sens premier, suivant leur dérivation respectivement grecque et latine, sont exactement synonymes au fond. Il résulte de là que, quelles que soient les apparences, il ne saurait exister réellement d’objets « inanimés » ; c’est d’ailleurs pourquoi la « vie » est une des conditions auxquelles est soumise toute existence corporelle sans exception ; et c’est aussi pourquoi personne n’a jamais pu arriver à définir d’une façon satisfaisante la distinction du « vivant » et du « non-vivant », cette question, comme tant d’autres dans la philosophie et la science modernes, n’étant insoluble que parce qu’elle n’a aucune raison de se poser vraiment, puisque le « non-vivant » n’a pas de place dans le domaine envisagé, et qu’en somme tout se réduit à cet égard à de simples différences de degrés. On peut donc, si l’on veut, appeler « animisme » une telle façon d’envisager les choses, en n’entendant par ce mot rien de plus ni d’autre que l’affirmation qu’il y a dans celles-ci des éléments « animiques » ; et il est d’ailleurs évident que cette conception est « primitive », mais tout simplement parce qu’elle est vraie, ce qui est à peu près exactement le contraire de ce que les « évolutionnistes » veulent dire quand ils la qualifient ainsi. En même temps, et pour la même raison, cette conception est nécessairement commune à toutes les doctrines traditionnelles ; nous pourrions donc dire encore qu’elle est « normale », tandis que l’idée opposée, celle des choses « inanimées », représente une véritable anomalie, comme il en est du reste pour toutes les idées spécifiquement modernes. Mais il doit être bien entendu qu’il ne s’agit aucunement, en tout cela, d’une « personnification » des forces naturelles, non plus que de leur « adoration », comme le prétendent ceux pour qui l’« animisme » constitue ce qu’ils croient pouvoir appeler la « religion primitive » ; en réalité, ce sont des considérations qui relèvent uniquement du domaine de la cosmologie, et qui peuvent trouver leur application dans diverses sciences traditionnelles. Il va de soi aussi que, quand il est question d’éléments « psychiques » inhérents aux choses, ou de forces du même ordre s’exprimant et se manifestant à travers celles-ci, tout cela n’a absolument rien de « spirituel » ; la confusion de ces deux domaines est, elle encore, purement moderne, et elle n’est sans doute pas étrangère à l’idée de faire une « religion » de ce qui est science au sens le plus exact du mot ; en dépit de leur prétention aux « idées claires », nos contemporains mélangent de bien singulière façon les choses les plus hétérogènes et les plus essentiellement distinctes ! Maintenant, il importe de remarquer que les ethnologues ont l’habitude de considérer comme « primitives » des formes qui, au contraire, sont dégénérées à un degré ou à un autre ; pourtant, bien souvent, elles ne sont pas réellement d’un niveau aussi bas que leurs interprétations le font supposer ; mais, quoi qu’il en soit, ceci explique que l’« animisme », qui ne constitue en somme qu’un point particulier d’une doctrine, ait pu être pris pour caractériser celle-ci tout entière. En effet, dans les cas de dégénérescence, c’est naturellement la partie supérieure de la doctrine, c’est-à-dire son côté métaphysique et « spirituel », qui disparaît toujours plus ou moins complètement ; par suite, ce qui n’était originairement que secondaire, et notamment le côté cosmologique et « psychique », auquel appartiennent l’« animisme » et ses applications, prend une importance prépondérante ; le reste, même sil subsiste encore dans une certaine mesure, peut facilement échapper à l’observateur du dehors, d’autant plus que celui-ci, ignorant la signification profonde des rites et des symboles, est incapable d’y reconnaître ce qui relève d’un ordre supérieur, et croit pouvoir tout expliquer indistinctement en termes de « magie », voire même parfois de « sorcellerie » pure et simple.

 

On peut trouver un exemple très net de ce que nous venons d’indiquer dans un cas comme celui du « chamanisme », qui est généralement regardé comme une des formes typiques de l’« animisme » : cette dénomination, dont la dérivation est d’ailleurs assez incertaine, désigne proprement l’ensemble des doctrines et des pratiques traditionnelles de certains peuples mongols de la Sibérie ; mais certains l’étendent à ce qui, ailleurs, présente des caractères plus ou moins similaires. Pour beaucoup, « chamanisme » est presque synonyme de sorcellerie, ce qui est certainement inexact, car il y a là bien autre chose ; ce mot a subi ainsi une déviation inverse de celle de « fétichisme », qui, lui, a bien étymologiquement le sens de sorcellerie, mais qui a été appliqué à des choses dans lesquelles il n’y a pas que cela non plus. Signalons, à ce propos, que la distinction que certains ont voulu établir entre « chamanisme » et « fétichisme », considérés comme deux variétés de l’« animisme », n’est peut-être pas aussi nette ni aussi importante qu’ils le pensent : que ce soient des êtres humains, comme dans le premier, ou des objets quelconques, comme dans le second, qui servent principalement de « supports » ou de « condensateurs », si l’on peut dire, à certaines influences, c’est là une simple différence de modalités « techniques », qui, en somme, n’a rien d’absolument essentiel (1).

 

(1) Nous empruntons, dans ce qui suit, un certain nombre d’indications concernant le « chamanisme » à un exposé intitulé Shamanism of the Native of Siberia, par I. M. Casanowicz (extrait du Smithsonian Report for 1924), dont nous devons la communication à l’obligeance de M. Ananda K. Coomaraswamy.

 

Si l’on considère le « chamanisme » proprement dit, on y constate l’existence d’une cosmologie très développée, et qui pourrait donner lieu à des rapprochements avec celles d’autres traditions sur de nombreux points, à commencer par la division des « trois mondes » qui semble en constituer la base même. D’autre part, on y rencontre également des rites comparables à quelques-uns de ceux qui appartiennent à des traditions de l’ordre le plus élevé : certains, par exemple, rappellent d’une façon frappante des rites védiques, et qui sont même parmi ceux qui procèdent le plus manifestement de la tradition primordiale, comme ceux où les symboles de l’arbre et du cygne jouent le rôle principal. Il n’est donc pas douteux qu’il y ait là quelque chose qui, à ses origines tout au moins, constituait une forme traditionnelle régulière et normale ; il s’y est d’ailleurs conservé, jusqu’à l’époque actuelle, une certaine « transmission » des pouvoirs nécessaires à l’exercice des fonctions du « chamane » ; mais, quand on voit que celui-ci consacre surtout son activité aux sciences traditionnelles les plus inférieures, telles que la magie et la divination, on peut soupçonner par là qu’il y a eu une dégénérescence très réelle, et même se demander si parfois elle n’irait pas jusqu’à une véritable déviation, à laquelle les choses de cet ordre, lorsqu’elles prennent un développement aussi excessif, ne peuvent que trop facilement donner lieu. Il y a, à cet égard, des indices assez inquiétants ; l’un deux est le lien établi entre le « chamane » et un animal, lien concernant exclusivement un individu, et qui, par conséquent, n’est aucunement assimilable au lien collectif qui constitue ce qu’on appelle à tort ou a raison le « totémisme ». Nous devons dire d’ailleurs que ce dont il s’agit ici pourrait, en soi-même, être susceptible d’une interprétation tout à fait légitime et n’ayant rien à voir avec la sorcellerie ; mais ce qui lui donne un caractère plus suspect, c’est que, chez certains peuples, sinon chez tous, l’animal est alors considéré en quelque sorte comme une forme du « chamane » lui-même ; et, d’une semblable identification à la « lycanthropie », telle qu’elle existe surtout chez des peuples de race noire, il n’y a peut-être pas extrêmement loin.

 

Mais il y a encore autre chose : les « chamanes », parmi les influences psychiques auxquelles ils ont affaire, en distinguent tout naturellement de deux sortes, les unes bénéfiques et les autres maléfiques, et, comme il n’y a évidemment rien à redouter des premières, c’est des secondes qu’ils s’occupent presque exclusivement ; tel paraît être du moins le cas le plus fréquent, car il se peut que le « chamanisme » comprenne des formes assez variées et entre lesquelles il y aurait des différences à faire sous ce rapport. Il ne s’agit d’ailleurs nullement d’un « culte » rendu à ces influences maléfiques, et qui serait une sorte de « satanisme » conscient, comme on l’a parfois supposé à tort ; il s’agit seulement de les empêcher de nuire, de neutraliser ou de détourner leur action. La même remarque pourrait s’appliquer aussi à d’autres prétendus « adorateurs du diable » qui existent en diverses régions ; d’une façon générale, il n’est guère vraisemblable que le « satanisme » réel puisse être le fait de tout un peuple. Cependant, il n’en est pas moins vrai que le contact pour ainsi dire constant avec ces forces psychiques inférieures est des plus dangereux, d’abord pour le « chamane » lui-même, cela va de soi, et aussi à un autre point de vue dont l’intérêt est beaucoup moins étroitement « localisé ». En effet, il peut arriver que certains, opérant de façon plus consciente et avec des connaissances plus étendues, ce qui ne veut pas dire d’ordre plus élevé, utilisent ces mêmes forces pour de tout autres fins, à l’insu des « chamanes » ou de ceux qui agissent comme eux, et qui ne jouent plus en cela que le rôle de simples instruments pour l’accumulation des forces en question en des points déterminés. Nous savons qu’il y a ainsi, par le monde, un certain nombre de « réservoirs » d’influences ténébreuses dont la répartition n’a assurément rien de fortuit, et qui ne servent que trop bien aux desseins de la « contre-initiation ».

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