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René Guénon – Tradition et transmission

[in Etudes Traditionnelles n°205, janvier 1937.

Repris avec des modifications légères dans les Aperçus sur l'Initiation, 1946.]

Il arrive souvent que des questions qui nous sont posées nous montrent la nécessité d’insister sur des points qui nous paraissaient suffisamment clairs pour n’avoir pas besoin de plus amples explications, et où nous n’aurions pas pensé qu’il pouvait se trouver matière à quelque objection méritant d’être examinée d’une façon plus spéciale. C’est ainsi que nous nous trouvons amené à préciser encore la notion même de la tradition : on nous fait remarquer, en effet, que le mot de « tradition », dans son acception étymologique, n’exprime en somme d’autre idée que celle de transmission ; nous l’avions d’ailleurs indiqué nous-même, il y a assez longtemps déjà, au cours de nos études sur l’initiation (1), ce qui montre bien que, pour notre part, nous ne voyions là rien que de parfaitement normal et en accord avec l’application qui en est faite quand on parle de « tradition » au sens où nous l’entendons. Cependant, voici l’objection qu’on soulève à ce propos : n’importe quoi peut faire l’objet d’une transmission, y compris les choses de l’ordre le plus profane ; alors, pourquoi ne-pourrait-on pas parler tout aussi bien de « tradition » pour tout ce qui est ainsi transmis, quelle qu’en soit la nature, au lieu de restreindre l’emploi de ce mot au seul domaine que nous pouvons appeler « sacré » ?

(1)  De la transmission initiatique (n° de décembre 1932).

Nous devons faire tout d’abord une remarque importante, et qui réduit déjà beaucoup la portée de cette question : c’est que, si l’on se reportait aux origines, celle-ci n’aurait pas à se poser, la distinction qu’elle implique étant alors inexistante. En effet, il n’y a pas proprement un domaine profane, auquel un certain ordre de choses appartiendrait par sa nature même ; il y a seulement, en réalité, un point de vue profane qui n’est, comme nous l’avons souvent expliqué, que la conséquence et le produit d’une sorte de dégénérescence, résultant elle-même de la marche descendante du cycle humain et de son éloignement graduel de l’état principiel. Donc, antérieurement à cette dégénérescence, c’est-à-dire en somme dans l’état normal de l’humanité non encore déchue, on peut dire que tout avait véritablement un caractère traditionnel, parce que tout était envisagé dans sa dépendance essentielle à l’égard des principes et en conformité avec ceux-ci, de telle sorte qu’une activité profane, c’est-à-dire séparée de ces mêmes principes et les ignorant, eût été quelque chose d’inconcevable, même pour ce qui relève de ce qu’on est convenu d’appeler aujourd’hui la « vie ordinaire », ou du moins pour ce qui pouvait y correspondre alors, et à plus forte raison pour ce qui est des sciences, des arts et des métiers, pour lesquels ce caractère traditionnel s’est maintenu beaucoup plus tard et se retrouve encore dans toute civilisation de type normal, si bien qu’on pourrait dire que leur conception profane est exclusivement propre à la seule civilisation moderne, qui ne représente elle-même, au fond, que l’ultime degré de la dégénérescence dont nous venons de parler.

Si maintenant nous considérons l’état de fait postérieur à cette dégénérescence, nous pouvons nous demander pourquoi l’idée de tradition y exclut ce qui est désormais traité comme d’ordre profane, c’est-à-dire ce qui n’a plus de lien conscient avec les principes, pour ne s’appliquer qu’à ce qui a gardé son caractère originel, avec l’aspect « transcendant » qu’il comporte. Il ne suffit pas de constater que l’usage l’a voulu ainsi, du moins tant que ne s’étaient pas encore produites les confusions et les déviations toutes modernes sur lesquelles nous avons précédemment attiré l’attention ; il est vrai que l’usage modifie souvent le sens premier des mots, et qu’il peut notamment y ajouter ou en retrancher quelque chose ; mais cela même doit avoir aussi sa raison d’être, et, surtout dans un cas comme celui dont il s’agit ici, cette raison ne peut pas être indifférente. Nous pouvons d’ailleurs remarquer que ce fait n’est pas limité aux seules langues qui emploient ce mot latin de « tradition » ; en hébreu, le mot qabbalah, qui a exactement le même sens de transmission, est pareillement réservé à la désignation de la tradition telle que nous l’entendons, et même, plus strictement encore, de sa partie ésotérique et initiatique, c’est-à-dire de ce qu’il y a de plus « intérieur » et de plus élevé dans cette tradition, de ce qui en constitue en quelque sorte l’esprit même; et cela encore montre bien qu’il doit y avoir là quelque chose de plus important et de plus significatif qu’une simple question d’usage au sens où on peut l’entendre quand il s’agit seulement de modifications quelconques du langage courant.

En premier lieu, il y a déjà une indication qui résulte immédiatement de ceci, que, comme nous le disions tout à l’heure, ce à quoi s’applique le nom de tradition, c’est ce qui est en somme, dans son fond même, sinon forcément dans son expression extérieure, resté tel qu’il était à l’origine ; il s’agit donc bien là de quelque chose qui a été transmis, pourrait-on dire, d’un état antérieur de l’humanité à son état présent. En même temps, on peut remarquer que le caractère « transcendant » de tout ce qui est traditionnel implique aussi une transmission dans un autre sens, partant des principes mêmes pour se communiquer à l’état humain ; et ce sens rejoint d’une certaine façon et complète évidemment le précédent. On pourrait même, en reprenant ici les termes que nous avons employés ailleurs pour exposer le symbolisme de la croix, parler à la fois d’une transmission « verticale », du supra-humain à l’humain, et d’une transmission « horizontale », à travers les états ou les stades successifs de l’humanité ; la transmission verticale est d’ailleurs essentiellement « intemporelle », la transmission horizontale seule impliquant une succession chronologique. Ajoutons encore que la transmission verticale, qui est telle quand on l’envisage de haut en bas comme nous venons de le faire, devient, si on la prend au contraire de bas en haut, une « participation » de l’humanité aux réalités de l’ordre principiel, participation qui, en effet, est précisément assurée par la tradition sous toutes ses formes, puisque c’est là ce par quoi l’humanité est mise en rapport effectif et conscient avec ce qui lui est supérieur.

Il y a encore autre chose : au caractère de « transcendance » qui appartient essentiellement aux principes, et dont tout ce qui y est effectivement rattaché participe par là-même à quelque degré, s’ajoute un caractère de « permanence » qui exprime l’immutabilité de ces mêmes principes, et qui se communique pareillement, dans toute la mesure du possible, à leurs applications, alors même que celles-ci se réfèrent à des domaines contingents. Ceci ne veut pas dire, bien entendu, que la tradition ne soit pas susceptible d’ « adaptations » conditionnées par certaines circonstances ; mais, sous ces modifications, la permanence est toujours maintenue quant à l’essentiel ; et, même lorsqu’il s’agit de contingences, ces contigences comme telles sont en quelque sorte dépassées et « transformées » par le fait même de leur rattachement aux principes. Au contraire, quand on se place au point de vue profane, qui se caractérise, d’une façon qui ne peut d’ailleurs être que toute négative, par l’absence d’un tel rattachement, on est, si l’on peut dire, dans la contingence pure, avec tout ce qu’elle comporte d’instabilité et de variabilité incessante, et sans aucune possibilité d’en sortir ; c’est en quelque sorte le « devenir » réduit à lui-même, et il n’est pas difficile de se rendre compte qu’en effet les conceptions profanes de toute nature sont soumises à un changement continuel, non moins que les façons d’agir qui procèdent du même point de vue, et dont ce qu’on appelle la « mode » représente l’image la plus frappante à cet égard. On peut conclure de là que la tradition comprend non seulement tout ce qui vaut d’être transmis, mais même tout ce qui peut l’être véritablement, puisque le reste, ce qui est dépourvu de caractère traditionnel et qui, par conséquent, tombe dans le point de vue profane, est dominé par le changement au point que toute transmission y devient bientôt un « anachronisme » pur et simple, ou une « superstition », au sens étymologique du mot, qui ne répond plus à rien de réel ni de valable.

On doit maintenant comprendre pourquoi tradition et transmission peuvent être regardées, sans aucun abus de langage, comme presque synonymes ou équivalentes, ou pourquoi, tout au moins, la tradition, sous quelque rapport qu’on l’envisage, constitue ce qu’on pourrait appeler la transmission par excellence. D’autre part, si cette idée de transmission est si essentiellement inhérente au point de vue traditionnel que celui-ci ait pu en tirer légitimement sa désignation même, tout ce que nous avons dit de la nécessité d’une transmission régulière pour ce qui appartient à cet ordre traditionnel, et plus particulièrement à l’ordre initiatique qui en est partie intégrante et même « éminente », s’en trouve encore renforcé et en acquiert même une sorte d’évidence immédiate qui devrait, au regard de la plus simple logique, et sans même faire appel à des considérations plus profondes, rendre décidément impossible toute contestation sur ce point, où d’ailleurs les organisations « pseudo-initiatiques » ont seules intérêt, parce que cette transmission leur fait défaut, à entretenir l’équivoque et la confusion.

René Guénon.

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