Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Martin Lings - Civilisation théocentrique

[...Si notre époque est instructive sur le niveau le plus bas, aucune, évidemment, ne l’est moins sur la nature des sociétés théocentriques. La plus récente des solutions providentielles au problème du gouvernement a été, il y a mille quatre cents ans, la fondation, à Médine, de l’État islamique primitif, dont le succès à ses débuts tient du miracle. Sa perfection initiale a cependant été de courte durée, mais, grâce à des archives détaillées, elle demeure aujourd’hui encore l’idéal, l’exemple et le critère. Aucun effort n’a été épargné pour la maintenir vivante dans la mémoire des hommes, et en un sens, c’est d’elle que l’Islam a vécu au cours des siècles. Incarnant pour ainsi dire les pratiques et directives de l’Envoyé de Dieu, cet idéal constitue la deuxième autorité spirituelle de la religion, la première étant la Révélation elle-même. Et la troisième, incomparablement moindre que les deux autres, sans aucun pouvoir pour promouvoir quelque changement fondamental que ce soit, réside dans un certain consensus des Musulmans eux-mêmes, de ceux dont l’opinion est sûre. Mais si l’Islam ne confie que peu d’autorité spirituelle à l’être humain, ce peu concerne tout le monde : c’est pourquoi on entend quelquefois affirmer que tout homme y est prêtre. De toute façon, l’Islam ne connaît pas la laïcité, donc ne coupe pas le pouvoir politique du pouvoir religieux, et on ne peut nier qu’il existe encore dans une multitude d’individus à travers le monde musulman une conscience aiguë et rigoureuse de ce que Dieu a ordonné et de ce que le Prophète a recommandé. Après les quatre premiers califes, que l’on continue à révérer comme des saints, les plus hautes fonctions ont été occupées par des hommes dont un nombre relativement restreint étaient des justes. Le dicton « Le pouvoir et le Paradis ne vont pas ensemble » en est venu très vite à être presque considéré comme un truisme. Mais la pénurie de chefs exemplaires n’a pu ébranler pour autant la structure immuable et adamantine de cette société théocentrique. Grâce à elle, et grâce à cette vigilance spirituelle largement répandue parmi les croyants, le monde de l’Islam a été capable de résister à certaines dures épreuves. Un conquérant païen comme Houlagou, petit-fils de Gengis Khan, a pu balayer la Perse, l’Irak et la Syrie, raser Bagdad, alors siège du califat, sans y laisser pierre sur pierre, et passer la plus grande partie de ses habitants au fil de l’épée, y compris le calife et toute sa famille - pour quel résultat? En 1258 de notre ère, ces pays n’étaient gouvernables que d’une seule façon, et vers la fin du siècle, la dynastie mongole était devenue la championne de l’Islam et l’éclatante protectrice de ses arts. Telle est aussi la destinée qui attendait Tamerlan, conquérant peut-être encore plus destructeur, et ses successeurs du siècle suivant. Inutile de dire que l’Islam n’est pas la seule vraie religion à avoir absorbé ses conquérants païens. On peut trouver ailleurs divers exemples analogues, mais ceux que nous venons de citer sont particulièrement frappants, de même que significatifs, comme nous le verrons, par la place qu’ils occupent dans le cycle temporel.

 
Les modernistes prétendront que, dans de tels cas, la civilisation conquise n’a été capable de l’emporter que grâce à la médiocrité des conquérants, qui n’avaient rien de positif à offrir. Leur arrière-pensée est évidente, mais elle s’appuie sur plusieurs erreurs, y compris l’inaptitude totale à regarder la soi-disant « civilisation » moderne d’un autre point de vue que le sien propre, celui qu’ils incarnent eux-mêmes. Vue dans une perspective plus large, cette « civilisation » apparaît comme n’étant rien d’autre qu’un aspect inéluctable de l’extrême vieillesse -celle du monde. On ne peut en effet pas l’appeler sérieusement « civilisation » si on veut pouvoir continuer à parler des civilisations hindoue, bouddhique, chrétienne et islamique, pour ne prendre que ces quatre exemples, les plus importants actuellement, dont le but -comme celui de leurs homologues — était à la fois de préserver ce qui, de l’héritage de l’homme primordial, avait été partiellement restauré par les Révélations sur lesquelles leurs religions respectives s’appuient, et de ralentir l’inévitable processus de décrépitude. De tout ce que ces civilisations ont incarné, la « civilisation » moderne est la parfaite antithèse, rien de plus qu’un système organisé de subversion et de destruction. Au lieu de tenter de contrecarrer la tendance naturelle de l’homme à la dégradation, à l’abandon graduel des principes, du plus haut vers le plus bas, du plus intérieur vers le plus extérieur, elle lui fait bon accueil et l’encourage au nom du progrès et de l’évolution.
 
L’impact de l’Occident sur les civilisations traditionnelles a précipité considérablement un processus de décadence déjà amorcé, et leur a donné si l’on peut dire une poussée de côté pour s’assurer qu’elles allaient descendre la pente par un chemin plus raide que celui qu’elles suivaient jusqu’alors, et quelque peu différent. Le monde de l’Islam a eu plus de sept cents ans pour décliner depuis le sac de Bagdad, et ses fidèles s’en sont affaiblis en proportion. Mais, en dépit de la nouvelle direction prise récemment et de la dégradation accélérée qui en est résultée, la véritable civilisation musulmane n’a pas encore entièrement disparu de notre horizon.
 
Tel n’est pas le cas, en revanche, de la civilisation chrétienne intégrale. Platon insiste sur l’extrême importance de l’environnement dans l’Etat idéal, à savoir que les gens devraient être entourés dès leur plus jeune âge par les objets adéquats; et cela a été une caractéristique indéniable de toutes les civilisations théocentriques historiques connues : leurs aspects extérieurs, y compris le vêtement, étaient sans exception déterminés et contrôlés selon les principes de l’art sacré. En ce sens, l’une des premières trahisons de l’Eglise a été d’accepter la Renaissance, qui est dès lors demeurée comme une barrière à peu près infranchissable entre l’Europe occidentale et la Chrétienté au plein sens du terme.
 
De toute façon, l’Occident n’est plus gouvernable théocentriquement. Aucune de ses collectivités n’est suffisamment ouverte aux vérités transcendantes pour qu’on y trouve encore ne serait-ce que le minimum nécessaire d’individus capables de discerner entre une contrainte légitimement ordonnée parce que fondée sur ces vérités, et une dictature fondée sur une opinion humaine arbitraire. Du point de vue de l’éducation démocratique moderne, les deux sortes de contraintes sont de la dictature, celles qui sont imposées par un système théocentrique aussi bien que celles de la dictature proprement dite. L’actuelle tragédie du Tibet traditionnel, par exemple, comme on l’a peu comprise ! La brutalité de son renversement a provoqué un sentiment d’horreur, de même que la nature dictatoriale de l’intervention elle-même; mais l’Occident a versé fort peu de larmes sur ce qui a été perdu (64). Le fait, cependant, qu’une telle théocratie puisse avoir existé si récemment encore suggère bien que la situation de l’Orient est très éloignée de celle de l’Occident, en dépit à la fois du charme hypnotique exercé sur les Orientaux par la science et les inventions modernes, et de l’influence de l’éducation occidentale. Dans la plus grande partie de l’Orient, les principes sont encore reconnus; et si on peut montrer que telle chose leur obéit, alors il lui reste une chance d’être tolérée.
 
(64).    La civilisation moderne était auparavant expressément exclue du Tibet. Même à une bicyclette il était interdit de franchir la frontière. Quelle tyrannie! Et comme Socrate l’aurait applaudie!
 
 
Si ces quelques remarques devraient interdire de concevoir des illusions optimistes sur l’état actuel du monde, il est cependant légitime de se demander dans quelle mesure quoi que ce soit qui ressemblerait à une restauration politique est encore possible; et aucune évaluation de la situation présente ne saurait être complète sans au moins un début de réponse à cette question. Considérons donc encore une fois, à titre d’exemple, cette communauté religieuse particulière fondée par le plus récent des Messagers divins, et qui a ainsi eu moins de temps que d’autres pour se dégrader. Premièrement, il faut rappeler qu’une intervention providentielle qui établit une nouvelle religion peut se définir, en vertu de l’immensité de son dessein, selon un double aspect : d’une part, des éléments qui, tout ou partie, échappent au temps, et d’autre part des éléments qui lui sont soumis. Comme nous l’avons déjà vu dans un autre contexte (65), la spiritualité instaurée par la nouvelle religion transcende le temps par sa nature même, et n’a par conséquent ni à croître ni à se développer : elle débute à son point le plus haut. Ceci dans l’Islam correspond à l’existence historique de Muhammad et de ses Compagnons, et dans le Christianisme à celle du Christ et de ses Apôtres. A partir d’un tel sommet, il ne peut y avoir qu’un déclin, mais le Prophète de l’Islam l’a promis : « Chaque siècle, Dieu déléguera à la tête de cette communauté un homme qui lui renouvellera sa religion »; et toutes les religions ont bénéficié de grâces analogues. Ces renouvellements sont comme des réverbérations rythmiques, des échos du grand renouveau initial qui a déterminé l’existence de la religion en question. On peut dire d’eux aussi qu’en tant que tels ils échappent en un sens au pouvoir du temps. Alors qu’à l’opposé, les aspects extérieurs d’une société théocentrique sont soumis au temps, donc à des phases progressives de croissance et de décroissance. Il est donc possible d’affirmer que l’acte même de la Révélation divine, ou le mandat d’un Messager divin, inclut les semences d’une civilisation théocentrique qui demandera un certain temps pour croître et mûrir, et qui ensuite, inévitablement, s’altérera. Sa maturité signifie la réalisation de conditions extérieures spécialement favorables à la spiritualité (66), et qui par conséquent accentueront encore la puissance des renouveaux particuliers qui auront lieu à telle période, période qu’ils vont, en retour, aider à prolonger. Une fois la maturité de la civilisation atteinte, la grande fonction de l’autorité spirituelle et du pouvoir temporel est de la protéger contre le changement. C’est ainsi que l’excellence du premier siècle de l’Islam tient essentiellement à l’excellence de ses hommes et de ses femmes. En outre, la proximité de la nature vierge lui donne une perfection extérieure ; à la différence du Christianisme, il était encore, à sa naissance, nomade et semi-nomade; en un mot, la communauté islamique initiale de la Mecque et de Médine, au temps du Prophète, avait, dans ses aspects visibles, la perfection de la simplicité primordiale. Mais partout où cette simplicité était abandonnée, il devenait immédiatement évident qu’une civilisation islamique normale n’avait pas encore eu le temps de s’élaborer (67). C’est pourquoi, de même que, sur le plan analogue de l’existence individuelle, on a le droit de ne pas vouloir limiter le concept de maturité à une seule période, on pourrait peut-être dire du VIIe siècle de l’Islam qu’il manifeste cette maturité, bien qu’ici il ne faille de toute évidence pas trop insister. Quoi qu’il en soit, ce VIIe siècle de l’Hégire (68) - et on peut y rattacher le VIIIe - pourrait sans aucune espèce de doute être défini comme l’état de non-dégénérescence le plus proche de nous dans le temps, et donc le plus accessible. Puis le déclin, progressif, a repris, mais l’ont retardé, d’une part les « rénovateurs » qui n’ont jamais manqué de se présenter - quoique l'importance de ce qu’ils accomplissent diminue chaque fois, excepté dans le domaine de l’ésotérisme, donc pour une minorité — et d’autre part les efforts humains de conservation spirituelle, que l’Occident se plaît à appeler « stagnation ». Mais c’est précisément grâce à cette « stagnation » que la structure de la civilisation musulmane, au contraire de la structure de la civilisation chrétienne, serait encore susceptible de reconstitution. Et il est probablement vrai de pouvoir affirmer également que la masse du peuple, dans la plupart des pays islamiques, est encore gouvernable selon les préceptes de la Loi sacrée. Mais la minorité active et dominante ne l’est plus. Les exhortations pour que leur pays devienne « une nation moderne avec un gouvernement présentable sur le plan international » sont tout à fait typiques du politicien, de l’industriel, de l’enseignant moyens et « éclairés » du Proche et du Moyen-Orient, et de leurs pareils. D’ailleurs il ne saurait en aucun cas y avoir de retour effectif à la civilisation musulmane dans son vrai sens tant que la civilisation moderne y subsistera, puisqu’elles sont incompatibles. En particulier, il serait complètement inadéquat d’échanger une Constitution profane contre la Loi musulmane, ce que beaucoup semblent croire suffisant. Tout un réseau de changements d’une envergure considérable serait nécessaire si la civilisation voulait être spirituellement opérative (69). En attendant, une minorité intellectuelle pourrait, pour elle-même, rétablir un cadre traditionnel et profiter des bienfaits spirituels qu’il offre, en tenant le monde moderne à distance, donc en y vivant grâce à un certain nombre de compromis qu’elle seule saurait faire. Mais une nation entière ne pourrait revenir à une civilisation traditionnelle que le jour où la « civilisation » moderne lui serait retirée de force. Quand, dans le passé, une civilisation traditionnelle s’effondrait, elle était tôt ou tard immanquablement remplacée par une autre civilisation traditionnelle. Il n’y avait pas de civilisation moderne en embuscade, impatiente de prendre la relève. L’état actuel des choses n'a aucun équivalent dans l'histoire du monde ; et puisqu'il est la cristallisation extérieure de la perspective progressiste et évolutionniste de l'homme du XXè siècle, il en a été fait mention ici comme d'un signe parallèle à celui, moins extérieur, de cette perspective, et comme d'une réponse parallèle à la question posée au début du chapitre précédent.[*]
 
(65).    V. pp. 30-32.
(66).    Voir Frithjof Schuon, Forme et Substance dans les Religions, pp. 119-20. Chapitre repris dans Trésors du Bouddhisme.
(67).    Pour le voir, il suffit de regarder, par exemple, les ruines des palais omayyades de Jéricho.
(68).    C’est-à-dire le XIIIe siècle de notre ère.
(69).    Il faudrait d’ailleurs faire preuve d’une extrême subtilité de discernement pour être capable de décider exactement quelles restaurations devraient être effectuées et lesquelles évitées. Certains aspects secondaires de la civilisation islamique sont en effet en contradiction directe avec la revendication de l’Islam à être la religion primordiale; et on ne peut que douter que la restauration de tels aspects soit cycliquement souhaitable.
 
[Martin Lings - La Onzième Heure (Delphica, L'Age d'Homme), pages 58 à 63.]

[*] Le chapitre mentionné débutait ainsi : 

Dans le monde d’aujourd’hui, indubitablement beaucoup de gens, peut-être même la majorité, seraient enclins à poser la question : « Quelle est la caractéristique de notre époque, et qu’on ne voit dans aucune autre, qui a amené “la coupe de la Colère de Dieu”(18) à être sur le point de déborder? » Non que personne considère notre époque comme parfaite, ou même seulement honorable; mais l’éducation moderne tend à inculquer la conviction que les siècles précédents étaient considérablement moins honorables, et que, plus on remonte dans le temps, plus le monde apparaît corrompu. Cependant personne en ces « siècles de ténèbres » n’aurait trouvé judicieux de poser cette même question. Au contraire, on avait alors l’impression, en fait à tort, d’avoir réellement atteint un comble de culpabilité tel qu’il pouvait fort bien attirer la vengeance divine. Que la question « Pourquoi sur nous? » soit posée aujourd’hui par une majorité de gens n’est pas seulement un signe des temps : on pourrait aller jusqu’à dire que le seul fait de la poser répond à la question. En d’autres termes, le manque de discernement de ses propres défauts est au centre même de l’homme moderne; et cette carence ne doit pas être séparée de sa cause, qui est l’incapacité à comprendre la nature véritable de l’homme. S’il la comprenait, l’idéal qu’elle représente lui servirait de critère et, à sa lumière, le passé apparaîtrait beaucoup moins corrompu et le présent beaucoup moins honorable.

 
Tag(s) : #Martin Lings